mercredi 16 juillet 2008

LE CREPUSCULE DES BELGES.

Je chanterai comme je le voudrai
Je chant'rai ce que je voudrai
Comme je voudrai je chanterai
Et dans la langue que je voudrai

En français ou en vietnamien ... et en flamand...
En mao'i ou en indien
En basque, en wolof, en canaque
En tzigane ou en brezhoneg

Chez les rupins ou sous les ponts
Chez les lapins, chez les lapons
Chez les trappistes, chez les trappeurs
Ou chez l'minist' de l'intérieur

Et si tu veux me l'interdire
Viens donc ici pour me le dire
J'te chant'rai tout c' que tu m'as appris
Contre nous de la tyrannie
Gilles SERVAT.
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Il est une espèce de journaliste qui devient rare : celle qui ne cherche pas à mettre de l'huile sur le feu mais s'informe objectivement avant de se donner le droit d'informer , celle qui ne donne pas unilatéralement raison à un clan mais cherche les causes d'une situation dans les sous-bassements sociologiques pour, en expliquant, indiquer la route des vraies solutions...
C'est l'honneur de la profession.
Je publie cet article que je n'avais pas remarqué au moment de sa parution et salue son auteur avec beaucoup de respect.
Claude VLERICK.
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Le crépuscule des Belges ?
Aujourd’hui riche, la Flandre veut se débarrasser d’une Wallonie francophone qui, avant son déclin, l’a longtemps dominée.
De notre correspondant à Bruxelles JEAN QUATREMER.
LIBERATION QUOTIDIEN : mercredi 28 novembre 2007.
La Belgique, champs clos d’un affrontement de plus en plus impitoyable entre Flamands et francophones, a-t-elle encore un avenir ?
Cette question, que se posent désormais de nombreux Belges montre la gravité du traumatisme que traverse le pays. Certes, il faudra encore quelques crises pour venir à bout d’un pays qui a connu de nombreux soubresauts. Mais son existence même est-elle encore justifiée alors que les deux grandes communautés linguistiques du pays n’ont eu de cesse de bâtir entre elles un mur, un mur manifestement en attente de frontières ?
D’abord Etat unitaire, le Royaume s’est transformé en fédération entre 1970 et 1993. Mais l’Etat fédéral a vu ses compétences à nouveau réduites en 2001. Chaque élection est l’occasion d’exiger de nouveaux transferts de souveraineté vers les régions (Flandre, Wallonie et Bruxelles). Cette fois, après les élections du 10 juin, il s’agit de transformer la Belgique en confédération. C’est ce que l’on appelle en Belgique, avec un sens certain de la litote, le «fédéralisme évolutif».
Arrogance.
Le problème est que les francophones de Bruxelles et de Wallonie refusent d’aller plus loin. Mais il serait inexact de croire qu’il y a d’un côté les «méchants flamands» qui veulent prendre leur indépendance, et de l’autre les «gentils francophones» défendant l’unité de la Belgique. La frontière linguistique, qui a créé deux espaces unilingues en 1932 est une idée des francophones qui voulaient à toute force éviter de se retrouver dans un Etat bilingue, qui aurait pourtant scellé à jamais l’unité du pays. A l’époque, la Flandre, région pauvre et catholique, était ouvertement méprisée par une Wallonie riche, laïque et socialiste. On aurait tort de sous-estimer le régionalisme wallon et le refus des francophones d’apprendre le flamand, cette «langue de paysan». Pour donner une idée de cette arrogance francophone, il faut se rappeler que ce n’est qu’en 1930 qu’une université flamande a vu le jour, à Gand, et seulement en 1967 que la Constitution belge fut traduite en flamand… Mais, là aussi, il y a une part de fantasme flamand dans la façon dont est cultivé le souvenir de cette domination : le nord du pays oublie un peu vite que la bourgeoisie flamande était totalement francophone (c’était l’anglais de l’époque) et il confond une domination de classe avec une domination linguistique. Les ouvriers wallons n’étaient pas mieux traités par le patronat wallon que les ouvriers et paysans flamands par leur bourgeoisie…
Surenchère.
C’est donc en partie sur un malentendu que s’est bâtie la revendication identitaire flamande. Mais la machine folle était lancée. La fixation d’une frontière linguistique définitive, en 1962-1963, à la demande des Flamands qui voulaient sanctuariser leur territoire, a rapidement produit ses effets délétères : dans les années 70, tous les partis politiques belges se sont scindés en deux, Flamands d’un côté, francophones de l’autre, rapidement suivi par les ordres professionnels : la justice, etc. A l’époque, personne n’a perçu que la disparition des partis politiques fédéraux impliquait que chacun voterait au sein de sa communauté et, surtout, que les élus n’étaient plus responsables que devant leur propre communauté. Cela ne pouvait qu’alimenter la surenchère nationaliste. Pis : les Flamands étant majoritaires, ils dominent forcément la chambre des députés et le poste de Premier ministre leur revient de fait. Les francophones sont ainsi privés du droit de sanctionner le principal dirigeant du pays… Dès lors que l’on vote selon son appartenance linguistique et que les droits de la minorité ne sont plus vraiment assurés, on n’est plus vraiment en démocratie. Mais, sans le retournement de la situation économique entre le sud (victime de la crise de la sidérurgie) et le nord (qui s’est lancé dans les services et les activités innovantes et exportatrices), les Flamands auraient sans doute moins été demandeurs d’autonomie. La frustration identitaire ajoutée à la soif de revanche sur une Wallonie enfin à terre a produit un cocktail détonnant.Sursaut. D’autant que la Flandre cherche actuellement à parachever son unité territoriale et linguistique en remettant en cause les droits obtenus par les francophones d’utiliser le français en certaines circonstances pourtant limitées.
En consolidant sa frontière, elle prépare ainsi l’avenir à une possible scission, ce que les francophones commencent à comprendre. Dans le même mouvement, elle veut transformer la Belgique en une simple confédération, une forme légère d’Etat central qu’elle entend conserver tant qu’elle y trouvera intérêt. Elle estime que la Wallonie, qui n’a pas su se moderniser, engluée dans un clientélisme politique entretenu par un Parti socialiste idéologiquement archaïque, est un boulet dont elle entend se débarrasser. Le refus francophone d’aller plus loin dans le démantèlement de l’État est tellement tardif qu’on voit mal comment il pourrait empêcher la Flandre d’obtenir satisfaction. La volonté de vivre ensemble semble avoir quitté ce pays. Le sursaut en faveur de l’unité ne pourra venir que de Flandre.
On n’en voit pas le signe annonciateur

mardi 15 juillet 2008

CET APRES-MIDI : PISCINE.

Le jour où la guerre éclate aux portes de Prague, le 2 août 1914, Kafka écrit dans son journal : "Aujourd'hui, la Russie à déclaré la guerre; cet après-midi, piscine.".

vendredi 11 juillet 2008

L'HOMME N'EST PAS QUE SON CERVEAU.

LE TEMPS. 11 JUILLET 2008. «L'homme n'est pas que son cerveau».
NEUROSCIENCES. Du 12 au 16 juillet, 5300 spécialistes du cerveau se réunissent à Genève pour le plus grand congrès européen du genre.
Entretien avec Stéphanie Clarke, présidente de la Société suisse de neurosciences. Olivier Dessibourg.

Comment fonctionne ce kilo et demi de «gélatine» logé dans nos boîtes crâniennes qu'est le cerveau? Vaste question que débattront 5300 spécialistes issus des milieux académiques et professionnels entre le 12 et le 16 juillet à Genève. La Fédération européenne des sociétés de neurosciences (FENS) y tient son congrès, le plus important du genre sur le continent. La manifestation est organisée par la Société suisse de neurosciences (SSN).
Entretien avec sa présidente, Stéphanie Clarke, professeure au Service de neuropsychologie et neuroréhabilitation du CHUV, à Lausanne.

Le Temps: Les neurosciences suscitent de plus en plus d'intérêt. A quoi cet engouement est-il dû?
Stéphanie Clarke: L'imagerie cérébrale a fait d'énormes progrès, les instruments sont devenus de plus en plus puissants et fins. Certains combinent par exemple les aspects électrophysiologiques et visuels (images), ce qui permet des recoupe- ments d'informations inédits. Depuis peu, des outils d'imagerie confocale à deux photons permettent aussi de voir se modifier les synapses, ces connexions entre neurones. Avec le Centre d'imagerie biomédicale (CIBM), les hautes écoles de l'Arc lémanique disposent d'ailleurs depuis un an d'équipements de pointe. Ces avancées ont clairement accru l'intérêt du public. Auparavant, les gens s'intéressaient aux recherches sur le cerveau surtout lorsqu'eux-mêmes ou leurs proches souffraient d'une maladie neurodégénérative. Aujourd'hui, le public est aussi mû par un intérêt intrinsèque. Mardi, au Festival de jazz de Montreux, je suis intervenue dans un colloque sur les sciences et la musique. J'ai été surprise par le nombre de participants intéressés par le thème de l'audition dans le cerveau. Nous y avons détaillé les changements physiologiques dans les aires auditives et motrices chez les musiciens - l'hémisphère gauche, impliqué dans la dextérité, est par exemple plus développé chez les violonistes -, discuté de ce qui différencie les improvisateurs des musiciens qui lisent une partition, ou encore évoqué les moyens de soigner par le chant des patients aphasiques, qui ont perdu l'usage de la parole. Le chant fait en effet appel à d'autres aires cérébrales que le langage, des zones impliquées dans les aspects parfois rythmés et automatisés de la musique. Ces aspects ont passionné le public.

- Quelles sont les récentes avancées majeures en neurosciences?
- Outre notre comportement, notre cerveau influence directement nos interactions sociales. Il y a peu, ont été mis au jour les mécanismes neuronaux et moléculaires qui permettent de comprendre pourquoi certaines personnes font plus confiance que d'autres, ou prennent plus de risques que d'autres. Les modèles animaux ont permis d'affiner ces schémas, et même de déterminer ce qui tendrait à être propre à l'homme, comme le libre arbitre. Le tableau qui en ressort est complexe, mais il apparaît que si certaines régions du cerveau ne fonctionnent pas, la liberté de choix n'est plus possible. Désormais, l'on ne peut plus considérer le libre arbitre comme un concept abstrait et indépendant du cerveau lui-même. Une autre découverte importante est celle qui relie l'activation des gènes situés dans les neurones et l'interaction des neurones entre eux, ou avec leur environnement biologique. Ces études sont cruciales car certaines affections neurologiques, psychiatriques par exemple, sont déterminées génétiquement. Or nous commençons à comprendre ces variations génétiques, avec en parallèle la quête de moyens thérapeutiques pour les contrer. Enfin, troisième domaine très actuel, la plasticité et la régénération du système nerveux. Une équipe de l'Université de Zurich a découvert il y a quelques années une molécule permettant de faire «repousser» les connexions nerveuses chez les personnes paralysées dont la moelle épinière a été sectionnée lors d'un accident. Les premiers essais sur l'homme sont très prometteurs.

- Comment qualifier la recherche suisse dans la constellation des efforts en neurosciences?
- Elle est dynamique. Et les neuroscientifiques suisses sont très performants au plan mondial. La SSN, pour un petit pays comme la Suisse, compte d'ailleurs plus de 1000 membres. Et les programmes de recherche et d'enseignement dans nos hautes écoles (avec cinq écoles doctorales) sont à la pointe. Concernant leur financement, il est largement assuré par le Fonds national suisse. Néanmoins des travaux de qualité restent en rade, qui pourraient davantage être financés par des fonds privés.

- Qu'attendez-vous de ce congrès?
- Nous souhaitons que des échanges aient lieu entre les spécialistes des neurosciences fondamentales et des recherches cliniques. Car des collaborations plus étroites ne pourront qu'influencer positivement les prises en charges cliniques. Par ailleurs, si la connaissance des diverses aires du cerveau et de leur fonction est déjà bonne à ce jour, les neurosciences doivent encore mieux tirer profit du dialogue avec les sciences humaines, et des questionnements sociaux ou philosophiques qui les guident. C'est cela qui a permis les avancées citées plus haut. Cette démarche est importante pour la compréhension fondamentale du cerveau, mais aussi sur un plan éthique. Car, selon l'adage vérifié même en neurosciences, «l'homme n'est pas que son cerveau».

Notre série: Le cerveau dans tous ses états. Olivier Dessibourg .Voir les 5 articles sur : Le Temps. ch (quotidien suisse).

http://www.letemps.ch/template/opinions.asp?page=6&article=235967

A l'occasion du congrès de la Fédération européenne des sociétés de neurosciences, Le Temps effectue, dès lundi prochain et durant cinq jours, une plongée dans la matière grise, à la découverte des états et fonction du cerveau. Cinq volets pour évoquer des thèmes aussi différents que la régénération des neurones et la réparation du cerveau, l'utilité des sommeils et des rêves, l'addiction à certaines substances, la mémoire et plus particulièrement les faux souvenirs, et enfin la neurobiologie du soi et la conscience. Cinq chapitres pour apprécier aussi combien ces domaines de recherches ont été exploités de manière fantasmagorique dans le monde culturel. L'occasion enfin de se rendre compte de la profusion des recherches menées en Suisse dans ce domaine. Bonne lecture.

vendredi 4 juillet 2008

LA VIEILLESSE, UNE CHANCE AMBIGUË.

La vieillesse, une chance ambiguë.
Privilège de la longévité, indignité du vieillissement. Cette contradiction traverse l'histoire du grand âge. Mais tout le reste change: le nombre des vieux, leur rôle, leur image. Le repos après le travail, qui définit la vieillesse aujourd'hui, est une invention récente.
Sylvie Arsever.Vendredi 4 juillet 2008. LE TEMPS.

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C'est la maison populaire idéale, imaginée quatre ans après la Révolution française à la demande du Comité de salut public. Sur la chambre réservée aux vieillards de la famille, une pancarte proclame: «Repos honorable après le travail».
Il faudra compter un siècle et demi pour que cette promesse débouche sur la généralisation des retraites. Mais une nouvelle idée est née: jusque-là, c'est l'invalidité plus que l'âge qui a marqué la fin de la vie active – ou plutôt son amenuisement.
Et lorsque les mieux pourvus se retiraient dans des couvents vers la fin de leur vie, c'était pour préparer leur passage dans l'au-delà, pas pour se reposer.
La vieillesse était à la fois une chance – nombreux étaient ceux qui n'y parvenaient pas – et une malédiction dans un monde où la force physique était un atout déterminant. Mais c'était avant tout une aventure individuelle. Plus de 2000 ans avant notre ère, un lettré égyptien, Ptah Hotep, en énumère déjà les stigmates: la vue du vieillard baisse, «ses oreilles deviennent sourdes; sa force décline; son cœur n'a plus de repos; [...] Ses facultés intellectuelles diminuent et il ne lui devient impossible de se rappeler aujourd'hui ce que fut hier. Tous ses os sont douloureux. Les occupations auxquelles il s'adonnait hier avec plaisir ne s'accomplissent plus qu'avec peine [...].
La vieillesse est le pire des malheurs qui puissent affliger un homme.» Ce qui ne l'empêche pas de souhaiter à son fils de vivre autant que lui. L'ère des patriarches Adam vécut 930 ans, nous apprend la Bible, un âge tout à fait normal pour la lignée des patriarches, qui souvent ne procréaient pas avant 100 ou 200 ans. Le plus durable d'entre eux, Mathusalem, s'est éteint à 969 ans, juste avant le Déluge qui marque l'entrée dans une ère plus historique, où les longévités se font plus raisonnables. Relativement: Abraham vivra 175 ans et Sarah engendrera Isaac à 90 ans – mais c'est un miracle.
On trouve de tels records à l'aube de plusieurs civilisations orientales, de Babylone à la Chine. Ils situent les vieillards dans un monde crépusculaire – entre les hommes et le divin, le chaos et l'histoire – et marquent une domination de la longévité, associée à la sagesse, sur le vieillissement. Ils persistent dans l'imaginaire chrétien. Charlemagne – qui n'a atteint que l'âge tout de même très honorable de 72 ans – est réputé avoir vécu 200 ans, le roi Arthur plus de 100. Comme les patriarches, ces grands vieillards de légende restent vigoureux et actifs jusqu'au bout. On les reconnaît sur les tableaux au fait qu'ils portent la barbe: leur stature est celle de jeunes gens, et le récit de leurs vies les voit guerroyer jusqu'à la dernière heure. Ces représentations sont avant tout symboliques. Comme une association de l'âge à la sagesse et au pouvoir qui ne tient pas toujours compte des données chronologiques et ne se répercute pas forcément sur le statut réel des vieillards.
Jusqu'au XVIe siècle, ces derniers sont surtout de sexe masculin: les couches tuent plus que la guerre. Ils savent rarement leur âge exact et l'on manque de sources pour les dénombrer avec précision. On meurt beaucoup, mais surtout en bas âge: ceux qui survivent à la mortalité infantile sont solides.
Là où des études ont été faites, un adulte sur dix a plus de 60 ans.
Rares mais verts. Pauvres, ils travaillent jusqu'à ce que leurs forces les abandonnent. Riches ou puissants, ils s'accrochent, quand ils y parviennent, au pouvoir et à l'action. Erico Dandolo, doge de Venise, participe aux campagnes guerrières de la Sérénissime jusqu'à sa mort en 1205 à plus de 90 ans. Quelques années plus tôt, Aliénor d'Aquitaine, déjà octogénaire, parcourt l'Europe pour trouver des soutiens à son fils Jean sans Terre.
Ce sont souvent eux qui détiennent l'argent quand il y en a, ce qui les met en position de force sur le marché du mariage et du remariage.
La Renaissance, qui renoue avec l'idéal grec de la perfection physique, va prendre en grippe ces vieux décatis qui épousent des jeunesses. Ils contribuent à façonner le personnage de Pantaléon, dans la commedia dell'arte: un vieillard avare et lubrique, destiné à un cocufiage sans fin. Une immense maladie.
La répulsion manifestée face aux stigmates du vieillissement n'est pas entièrement nouvelle, mais elle s'exprime avec une vigueur inusitée au XVIe siècle. Les femmes sont particulièrement visées: «Oreilles pendantes, moussues, le vis pally, mort et destains, menton froncé, lèvres peaussues» pour Villon, «plus dégoûtante qu'un marais», pour Chaucer. Les vieilles, dont le nombre est en passe de dépasser celui des vieux, forment une bonne partie des sorcières vouées au bûcher.
Pour Erasme, la vieillesse est «une immense maladie», qu'il juge avoir attrapée vers 45 ans. Montaigne a 53 ans quand il se juge atteint. Et il n'en est pas fier: «De toutes les belles actions humaines à ma cognoissance [...] je penserois en avoir plus grande part à nombrer en elles qui ont esté produictes [...] avant l'âge de trente ans.» L'humaniste français partage une opinion largement exprimée dans la littérature de son siècle: les vieux sont pessimistes, timorés, attachés aux institutions et aux vérités du passé, incapables de renouveau. Bref: leur influence politique est détestable. Mais le vieillard qu'il est compte bien profiter de la vie le plus longtemps possible. Pour cela, il conseille notamment la douceur: «Il y a tant de sortes de défaults en la vieillesse, tant d'impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu'elle puisse faire, c'est l'affection et amour des siens.» Car le sort des vieux dépend étroitement de leurs familles. Et tous ne comptent pas sur l'amour: les contrats de mariage du fils dernier-né contiennent souvent des dispositions sur l'avenir des parents. Ces derniers passent la main contre une pension qui est parfois énumérée en détail: nombre de miches de pain, de lard et de vin dus hebdomadairement. Voire, pour une vieille femme, «le droit de se promener dans les vignes et d'y cueillir du raisin».
Le souci de bien vieillir, exprimé avec une solide dose de pessimisme par Montaigne, n'est pas son seul fait. On lit les conseils de modération de Luigi Cornaro, mort en 1566 à l'âge de 102 ans. Ou l'on se tourne vers Paracelse, dont la «quinte essence» est un élixir de longue vie. La pierre philosophale, que recherchent activement les alchimistes, ne devrait pas seulement transformer le plomb en or. On en attend longue vie, voire jeunesse éternelle. Se préparer à la mort.
La vieillesse est dure aux gens modestes. Pour les femmes toujours plus nombreuses qui en font l'expérience, le veuvage peut être synonyme d'autonomie – notamment dans la noblesse – ou de grande précarité. Les règles des corporations interdisent souvent à l'épouse de reprendre le titre de son mari, ce qui conduit certaines à épouser un compagnon plus jeune pour garder la maîtrise de la boutique ou de l'atelier où elles ont toujours travaillé. On voit apparaître des maisons de veuves, où elles se regroupent pour survivre, ou bénéficient de quelque charité.
Un autre mouvement, qui n'a rien à voir avec le besoin matériel, se dessine en France au XVIIe siècle: un nombre croissant de nobles et de grands bourgeois partent passer les dernières années de leur vie dans un couvent pour s'y préparer à la mort. La pratique remonte au Moyen Age. Mais elle est choisie par un nombre croissant de nantis. Des pauvres méritants.
Les vieux travailleurs manuels dont les forces viennent à manquer, eux, rejoignent la foule des mendiants et des vagabonds. Là où les données sont disponibles, ils forment le gros des pensionnaires des hôpitaux qui accueillent et s'efforcent d'encadrer cette masse inquiétante. Et, surtout, ils sont les moins remuants.
Si l'âge ne donne ni droit d'admission ni statut particulier, le vieillard va devenir l'incarnation du pauvre méritant. Certains abris leur sont peu à peu réservés. L'hôpital Sainte-Catherine-de-Sienne à Lille accueille les «vieillottes» depuis 1541; en 1606, une maison est réservée aux vieillards à Harlem; Saint-Vincent-de-Paul ouvre en 1653 l'Hospice de Jésus pour recevoir 80 vieillards. L'écot de l'invalide L'Hôtel des Invalides, créé par Louis XIV en 1670, répond à une autre logique. L'Etat se montre soucieux de la dignité de ceux de ses serviteurs qui ne sont plus en mesure de servir. Jusque-là, soldats mutilés ou vieillis – les stropiats – pouvaient être accueillis à certaines conditions dans des couvents où ils travaillaient à la mesure de leur force contre le gîte et le couvert.
Beaucoup vagabondaient. Aux Invalides, ils ont droit chaque jour à 700 grammes de pain, une livre de viande et un quart de litre de vin. Ils bénéficient aussi de services médicaux et d'un encadrement spirituel. Et ils travaillent: l'établissement comprend une manufacture qui finira par être transformée en dortoir face à l'afflux des pensionnaires. Tous ne résident pas sur place: certains viennent seulement toucher des aides, qui vont donner naissance au cours du XVIIIe siècle à des pensions systématiques versées aux invalides de la Marine, aux marins de commerce, aux ingénieurs de fortifications, à leurs veuves. L'art d'être grand-mère.
Un nouveau personnage apparaît dans les mémoires, les récits autobiographiques et dans la peinture: le grand-parent. Ce vieillard désormais plus présent – en 1800, un enfant qui naît en France en a deux en moyenne – ne ressemble plus au survivant entêté qui, aux XVIe et XVIIe siècles, truste l'argent et les occasions sexuelles et règne en maître sur sa famille.
Il – ou souvent, elle – incarne un rapport nouveau avec l'enfant, marqué par la douceur et, cela se confirmera au XIXe siècle: la mémoire.
Dans un monde qui change plus vite, le grand-père ou la grand-mère est celui qui connaît les anecdotes anciennes, les proverbes, les savoirs coutumiers. C'est aussi celui qui peut s'offrir le luxe de l'indulgence, voire d'une complicité quasi enfantine. Dans L'Art d'être grand-père, Victor Hugo se dépeint allant apporter en douce des confitures à sa petite-fille Jeanne, mise «au pain sec dans le cabinet noir». Comportement pendable, perte de la limite, il l'admet et se dit prêt à subir la même punition. Ce qui lui vaut cette réplique de l'enfant: – Eh bien, moi, je t'irai porter des confitures. Mais la promesse du repos mérité après le travail tarde à être tenue. Si les caisses des secours mutuels, qui comprennent des allocations de vieillesse, se développent au cours du XIXe siècle, les vieillards indigents restent nombreux à dépendre de la charité publique ou de celle des ordres religieux.
L'âge de l'hospice En France, l'assistance devient certes un droit reconnu aux vieillards et aux invalides en 1905. Mais il faut encore le mériter. Dans les hospices qui ont remplacé l'hôpital général, les vieillards sont logés dans de vastes dortoirs, astreints au travail, tenus sous peine de sanctions de respecter des horaires stricts et d'adopter un comportement convenable. Les locaux sont souvent vétustes, les conditions d'alimentation et d'hygiène nettement insuffisantes. Lorsque des réformes sont entreprises au nom de l'hygiénisme, elles peuvent rendre la vie encore plus dure: les rideaux entre les lits sont supprimés pour faciliter la circulation de l'air, le nombre d'objets personnels que les pensionnaires peuvent conserver réduits à la portion congrue. Ces vieux enrégimentés dans les hospices sont des prolétaires: ouvriers, petits agriculteurs. La crise des années 1920 crée une nouvelle catégorie de nécessiteux: les rentiers de la classe moyenne. Ces derniers trouvent parfois à leur tour refuge dans les hospices. Ils sont logés dans des quartiers séparés, où ils peuvent apporter leurs meubles. Mais ils ont dû céder tous leurs biens à l'établissement, moins un 10% qui reste à leur disposition pour leurs menues dépenses. La peur du vieillissement.
Ces conditions paraissent toujours moins acceptables au fur et à mesure que celles du reste de la population s'améliorent. Grâce aux mutuelles et aux caisses d'entreprise, le nombre des travailleurs bénéficiant d'une rente à partir de 65 ans augmente. Les temps vont devenir favorables à une généralisation des retraites. Mais un autre mouvement se dessine: le recul des naissances, amorcé au XVIIIe siècle, se poursuit. Il est particulièrement précoce et marqué en France et aggravé, dans toute l'Europe, par le déficit de naissances consécutif à l'hécatombe de la Grande Guerre et de la grippe espagnole. La mortalité continue, elle aussi, de reculer. Une nouvelle menace naît: le vieillissement de la population. Le terme apparaît en 1928 sous la plume du démographe Alfred Sauvy. Il donne corps à une crainte montante depuis la fin du XIXe siècle. Et exprime un souci autant sociopolitique que démographique: on craint le poids des aînés sur des générations montantes raréfiées. Et, parallèlement, on déplore la perte de vigueur de démocraties vieillissantes bientôt confrontées au jeunisme agressif des dictatures fasciste et nazie. La défaite française de 1940 sonne comme une confirmation de ces angoisses. Et c'est, de façon à la fois paradoxale et révélatrice, à un grand vieillard qu'est confiée la charge de redresser la barre. Le baby-boom qui suit le conflit redonne pour quelque temps une forme classique à la pyramide des âges. Dans un optimisme social renouvelé, de nombreux pays européens généralisent la pension de vieillesse. En Suisse, l'AVS voit le jour en 1948. Mais la crainte du vieillissement ne disparaît pas. Elle domine un congrès consacré cette même année en France à l'«étude scientifique du vieillissement». On y évoque – déjà – une hausse de l'âge de la retraite pour «diminuer le nombre des vieillards qui consomment sans produire».
On constate que les aînés «confisquent» la richesse nationale au détriment des adultes productifs. Et l'on y conspue au passage le suffrage féminin – tout juste acquis, lui aussi – qui augmente la proportion d'électeurs âgés (les femmes vivent plus longtemps) ainsi que la tendance du corps des citoyens à se montrer indécis et timoré. Le repos mérité Cette image très négative de la vieillesse n'est pas universelle. Elle s'enracine dans les convictions conservatrices des milieux natalistes, surtout français. Mais ni l'accès d'un nombre croissant d'Européens au repos mérité, ni la transformation des vieux en seniors à l'espérance de vie en crue et au pouvoir d'achat puissant ne sont parvenus à l'effacer entièrement. Les vieux ont beau constituer aujourd'hui un pouvoir économique et politique avec lequel il faut compter, ils n'en suscitent pas plus de sympathie pour autant, du moins collectivement. Naissance d'un 4e âge.
Comme tous les privilèges, celui de la longévité est désormais mieux partagé même si dix ans séparent encore l'espérance de vie des travailleurs manuels de celle des mieux nantis. Quant à l'indignité du vieillissement, la médecine s'applique à la corriger et à la reculer avec l'effet paradoxal, parfois, de la prolonger. Ce temps de la décrépitude constitue désormais un âge à part: le 4e, qu'une génération sépare en général des nouveaux arrivés dans le troisième, celui du repos mérité dont on profite sur une période toujours plus longue, qui égale bientôt celles consacrées à la formation ou à la procréation.
Au XXIe siècle, la vieillesse n'est plus seulement un âge. C'est un statut social. Fragile – les questions posées en 1948 sur la pérennité du système de retraites ont gagné en actualité. Sans doute appelé à des aménagements. La borne d'entrée pourrait être reculée, le passage étalé dans le temps. Mais ce mouvement que tous prédisent, s'effectue à reculons. Parce que le droit au repos constitue en quelque sorte la matrice de tous les droits sociaux, un symbole difficile à ébranler. Et parce que l'économie continue d'évacuer les travailleurs devenus moins conformes à ses exigences avant la limite fatidique. Pour les 16% d'Européens qui ont aujourd'hui plus de 65 ans, les problèmes sont moins économiques et plus existentiels. Celui de leur lien avec une société où le travail constitue un mode d'intégration privilégié amène un nombre important d'entre eux à recourir au bénévolat, formel ou informel. La dépendance a reculé mais elle reste une perspective sérieuse pour la moitié d'entre eux qui dépasse désormais 80 ans. La crainte de cette dépendance fait partie des facteurs qui ont fait naître la revendication d'un nouveau droit, le plus paradoxal de tous: celui de choisir son heure pour prendre congé et d'obtenir l'assistance nécessaire pour cela.
A lire :
Sylvie Arsever, Jean-Pierre Bois: Histoire de la vieillesse. Que sais-je? PUF, Paris, 1994.
Jean-Pierre Gutton: Naissance du vieillard Ed. Aubier, Paris, 1998. Georges Minois: Histoire de la vieillesse en Occident, de l'Antiquité à la Renaissance. Ed. Fayard, Paris, 1997
Elise Feller: Histoire de la vieillesse en France1900-1960. Ed. Seli Arslan, Paris, 2005.

jeudi 3 juillet 2008

LA FORCE DE L'AGE.

Toutes les époques ont divisé la vie humaine en âges. Mais tant le nombre de marches que la portée de ces échelles ont varié. L'âge adulte en occupe le sommet.
Il est aussi la référence permettant de définir les caractéristiques des autres. Mais il demeure difficile à cerner.
LE TEMPS. Sylvie Arsever. Jeudi 3 juillet 2008.

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Age adulte, âge mur, âge viril...
Les mots pour le dire hésitent, ne se recoupent qu'en partie, et les frontières pour le délimiter sont mouvantes.
L'âge viril des Romains s'atteint au moment de quitter la toge prétexte des enfants et de revêtir la toge virile, c'est-à-dire à 16 ans. Au XVIIIe siècle, Buffon le fait commencer au moment où se terminent les modifications liées à la puberté, c'est-à-dire pour lui, «avant trente ans». Des nomenclatures plus récentes le situent après l'âge adulte, au début de la décrépitude. Au VIIe siècle, Isidore de Séville situe l'âge mûr à 49 ans, après une longue jeunesse entamée à 28 ans. Au XVIIe, le lexicographe César-Pierre Richelet le voit faire place à la vieillesse dès 40 ans. Plus près de nous, Simone de Beauvoir a 21 ans en 1929 lorsqu'elle estime entrer dans la force de l'âge, et 31 ans lorsque la guerre l'en fait sortir. De quoi surprendre beaucoup de nos contemporains qui se considèrent comme des jeunes pousses jusqu'à la quarantaine et invoquent toujours la force de leur âge passé la soixantaine. Plus que des variations dans les représentations du mitan de la vie, ces différences disent la grande diversité des bornes qui peuvent en baliser le territoire: rites de passage faisant entrer les adolescents pubères de plain-pied dans la société des adultes, mariage, fin d'une formation, accès au travail, aux responsabilités, à la parentalité... Ces balises, dont l'énumération n'est pas exhaustive, peuvent en outre coexister et sont elles-mêmes mouvantes. L'âge au mariage, par exemple, peut passer de 14 à 26 ans à différents moments du Moyen Age. La transmission du patrimoine, qui fait le chef d'exploitation agricole - une autre définition de l'homme mûr -, dépend de l'espérance de vie et des pratiques de donations entre vifs. Ces dernières varient fortement, tout au long de l'histoire, d'une région à l'autre. La formation s'allonge - on le sait - depuis le XVIIe siècle. Quant aux rites de passage, on note actuellement l'effacement progressif du plus solide d'entre eux: l'école de recrues dont on a assez dit qu'elle faisait des adolescents des hommes (mûrs? forts? virils?). Mais, avant de s'affoler, il faut se rappeler qu'il n'existe sous cette forme que depuis le XIXe siècle. Une autre frontière mouvante est dessinée, depuis la même époque, par les âges de majorité. Jamais concordants: la majorité sexuelle est en général inférieure à la majorité civile, laquelle est restée longtemps supérieure à la majorité pénale. Elles ont, en outre, bougé avec une tendance générale à la baisse dans un monde où tout le monde déplore par ailleurs un recul de la maturité. Cela ne signifie pas qu'on ne sache pas ce qu'est un adulte. La force de l'âge se mesure avec d'autres instruments que le passage du temps. Le prix du sang, qui permettait chez les Wisigoths de racheter le meurtre, est à son plus haut cours chez les hommes de 20 à 50 ans, les femmes de 15 à 40 ans occupent le deuxième rang. Une indication dont il faut relativiser le côté chiffré quand on sait que peu de personnes alors connaissaient leur âge avec certitude mais qui révèle un détail important: la maturité est affaire de genre. Beaucoup de femmes n'ont jamais accédé à l'autonomie qui représente un des attributs essentiels, à nos yeux, de l'âge adulte. Mais d'autres, suivant les aires géographiques et les époques, se sont vu reconnaître le droit d'accéder au trône, d'avoir un métier et d'en encaisser les revenus, de succéder à leurs maris défunts à la tête de leur famille, voire de leur atelier. Elles ne sont pas les seules que leur statut social confine, dans certains cas, dans une sorte d'éternelle minorité. Philippe Ariès a montré comment jusqu'au XVIe siècle, les mêmes mots pouvaient désigner indifféremment un enfant ou un serviteur et comment les mêmes caractéristiques morales leur étaient attribuées. Plus tard, les pauvres, les vagabonds et les vieillards enfermés dans les hôpitaux ne seront pas traités très différemment des enfants. Affaire d'appartenance sexuelle et de statut social, l'âge mûr est aussi une question de perspective. Il constitue un sommet, une conviction qui s'accentue à l'époque moderne, au fur et à mesure qu'émerge une figure plus typée du vieillard. L'angoisse en devient donc une composante essentielle: à partir de là, il va falloir se résoudre à décliner. Des fontaines de jouvence médiévales à la botuline en passant par la pierre philosophale, le sérum de Bogomoletz et la cellulothérapie du docteur Niehans, le rêve de prolonger indéfiniment l'apogée a fait beaucoup courir - et gagner pas mal d'argent. Il tend aujourd'hui encore à brouiller l'autre frontière, celle de la sortie. Formellement, elle n'a jamais été aussi précise. Elle se franchit à l'âge de la retraite, soit, en Suisse, à 65 ans pour les hommes et à 64 ans pour les femmes. Mais ceux qui la passent refusent le plus souvent de la considérer comme un renoncement à la force ou aux vertus de la maturité. Il faut dire qu'ils sont sans doute en meilleur état physique que les quadragénaires de la Renaissance. Mais la vraie difficulté est ailleurs: l'âge mûr ne s'observe pas. C'est lui qui observe. Il est, comme le relève ci-contre l'historienne Aline Charles, la référence muette des définitions apportées aux autres âges: enfance, adolescence, vieillesse, sénilité. Faire une histoire de la force de l'âge équivaudrait donc, d'une certaine manière à faire toute l'histoire: des travaux et des jours, de la guerre et de la paix, des hommes et des femmes. C'est trop, bien sûr. Aussi l'avons-nous interrogée plutôt sur cette manie de découper la vie et l'histoire en âges toujours plus fins et plus précis.
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«L'âge n'est pas forcément une donnée chronologique»
Professeure à l'Université de Laval, à Québec, Aline Charles évoque l'histoire des âges de la vie.
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Sylvie Arsever. Le Temps:
Découper la vie en âges, c'est une pratique récente?
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Aline Charles: Non, toutes les époques ont fait de tels découpages. Ce qui change, ce sont d'une part les modalités de ce découpage et ensuite la nature et la portée de ses implications. L'âge, par exemple, est un élément important dans les hiérarchies des ordres religieux médiévaux. Mais il ne s'agit pas d'un âge chronologique. Ce qui compte, c'est davantage l'expérience, l'ancienneté dans la vie religieuse. Aujourd'hui, l'âge chronologique est extraordinairement important: la date de naissance figure sur tous les documents qui concernent un individu, on la lui demande à tout bout de champ, elle constitue un élément central de l'identité. Au XIXe siècle encore, voire dans les campagnes au début du XXe, il y a des gens qui ne connaissent pas leur date de naissance. Ils ont des repères: ils savent qu'ils sont nés avant celui-ci, après tel ou tel événement marquant. Mais c'est beaucoup moins précis.
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- Peut-on dater l'apparition de l'exigence de précision?
- Il serait faux d'imaginer une évolution linéaire. Il y a des moments où l'âge compte beaucoup, d'autres où il a moins d'importance. Cela dit, la précision avec laquelle l'âge est connu est liée au développement de l'Etat. Qui, à partir des XVIIe et XVIIIe siècles s'intéresse à sa population et se met à la compter, d'abord pour son potentiel militaire et économique. L'introduction du droit de vote, puis de l'Etat providence augmentent ensuite le besoin de données toujours plus précises sur les citoyens. L'âge devient une donnée importante dans l'organisation des existences, de l'école à la retraite.
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- Combien d'âges y a-t-il?
- C'est une des choses qui change. Toutes les époques ont reconnu, en gros, une enfance, une jeunesse, un âge mûr et une vieillesse. Les limites entre ces âges ont pu varier, de même que les droits et les devoirs plus ou moins spécifiques qui leur étaient attachés. Et des âges intermédiaires sont apparus: l'adolescence, au début du XXe siècle, plus récemment on a divisé la vieillesse en deux, puis même en trois âges: le 3e, le 4e et aujourd'hui le 5e.
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- Cela correspond peut-être à l'allongement de l'espérance de vie...
- Il joue un rôle, c'est évident. Lorsque la vie moyenne dure trente-cinq ans, comme au Moyen Age, on a forcément une vision différente de la vieillesse. Pas tellement sur le fond: on retrouve à un peu toutes les époques une appréciation ambiguë, contradictoire, entre la valorisation de l'expérience, de la sagesse et la stigmatisation de la déchéance et du déclin. Mais ces valeurs ne sont pas liées à un âge chronologique: chaque individu vieillit à son rythme. Le vieillissement physique l'oblige souvent à changer d'emploi, souvent dans le sens d'une déqualification et d'une précarité croissantes. La généralisation de la retraite dans la deuxième moitié du XXesiècle a changé cela. Désormais, à 65 ans, tout le monde devient vieux. Au plus tard: à partir des années 1980, le marché du travail s'est mis à rejeter les gens toujours plus tôt. On peut être en préretraite dès 50-55 ans. Bien sûr, il s'agit de jeunes vieux, ce qui explique le besoin de dégager ensuite des phases dans la vieillesse. Mais de vieux quand même, c'est-à-dire d'individus auxquels manque une caractéristique centrale de l'âge mur: le travail.
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- L'âge mûr, au fond, qu'est-ce que c'est?
- C'est le moins décrit. C'est la norme implicite qui permet de définir les déviances constituées par les autres âges. Mais lui aussi connaît des variations historiques. Aujourd'hui, on peut par exemple constater qu'il s'amenuise toujours plus. Vers le haut, on l'a vu. Mais aussi vers le bas: on quitte la jeunesse, c'est-à-dire la période de formation, toujours plus tard.
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- Si l'âge mûr est le moins décrit, quel est celui qui a le plus retenu l'attention?
- L'enfance. C'est la période de la vie qu'on étudie le plus, en histoire comme ailleurs. C'est aussi celle qu'on a le plus segmentée. L'école obligatoire, organisée sur une base chronologique stricte, a délimité des stades de développement précis, que chaque enfant doit parcourir plus ou moins sur le même rythme. Et ça continue: les médecins et les psychologues découpent le développement des enfants en séquences toujours plus fines.
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- Est-ce que la vie des femmes se découpe comme celle des hommes?
- Non. Les femmes sont considérées comme vieilles beaucoup plus tôt. Aujourd'hui, l'exigence de paraître jeune est beaucoup plus forte pour elles. Au moment où les premières caisses de retraites se mettent en place au XIXesiècle, les hommes y ont droit dès 65 ans et les femmes dès 60 ans. C'est une évidence, qui n'a pas besoin d'être justifiée. D'un autre côté, les femmes sont restées mineures très longtemps. Une étude menée sur l'image des femmes au XVIIIe siècle aux Etats-Unis montre que cet état de dépendance à l'égard de leur père ou de leur mari était assimilé à une sorte de longue jeunesse: la fraîcheur, la naïveté étaient des caractéristiques féminines. Longtemps, on a étudié les trajectoires féminines comme une variante d'un humain de référence, qui était de sexe masculin. Aujourd'hui, on se met à traiter la masculinité comme on a traité jusqu'ici les trajectoires féminines. On étudie la façon dont elle est construite socialement à travers le collège, l'armée, etc. On s'intéresse aussi à la paternité. Jusqu'ici, toutes les études démographiques ont compté en enfants par femme. On se penche désormais aussi sur la fécondité masculine.
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- L'âge exact, aujourd'hui, a-t-il la même importance pour tout le monde?
- Il est un élément fondamental de l'identité individuelle. Il détermine la façon dont on se perçoit, dont on est perçu, dont on se différencie des autres. Mais il n'implique pas forcément le sentiment d'appartenir à un groupe d'âge. Ce sentiment se construit culturellement, et il peut être plus important à certains moments, puis s'effacer. L'apparition puis la disparition de groupes de jeunes très affirmés en est un bon exemple. Ou, à l'autre extrême, prenez la vieillesse: longtemps elle était assimilée à la faiblesse, à la maladie, à la pauvreté. Aujourd'hui, c'est non seulement un âge mais un mouvement social, un groupe de pression.
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A lire.
Philippe Ariès, Georges Duby: Histoire de la vie privée Ed.Le Seuil, Paris, 1999.