
Nº2352
SEMAINE DU JEUDI 03 Décembre 2009
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La démographie à la rescousse
Moins de bébés pour sauver la planète ?
Une chute inespérée de la natalité apporte une bouffée d'oxygène. Mais pour ne pas dépasser les 9 milliards d'humains en 2050, il faut élargir l'accès à la contraception.
Pour moins polluer, le plus simple, c'est évidemment d'être moins nombreux. Cela tombe sous le sens, non ? Au point que certains puristes de l'écologie estiment aujourd'hui qu'il ne serait plus moral - surtout dans nos pays riches et grands consommateurs de carbone - de continuer à faire des bébés. Sont récemment parus quelques livres aux titres affriolants comme «Faire des enfants tue» ou encore «No kid», de l'iconoclaste psychanalyste Corinne Maier. Alors surpeuplée, la planète bleue ? «C'est une notion très relative. Malthus, quand il a commencé à prôner le contrôle des naissances, pensait déjà que l'Europe était surpeuplée au regard des possibilités techniques de l'époque. Il n'avait pas imaginé les progrès de l'agriculture, explique Henri Leridon, démographe, titulaire de la chaire de développement durable au Collège de France. Mais, paradoxalement, il est aujourd'hui rattrapé par l'histoire. Les rendements agricoles ne peuvent plus guère progresser, alors que les besoins alimentaires vont exploser dans les années qui viennent.» Les experts bataillent quant au nombre d'humains que la planète pourrait supporter sans périr, 10 ou 11 milliards ? Mais quelles que soient nos options énergétiques et nos choix de modes de vie, la démographie reste, par la force des choses, un chiffre clé de l'épineuse équation environnementale.
Pour autant, la question des naissances et de leur contrôle ne s'aborde pas aisément. «Tout ça reste un peu tabou à cause des stérilisations forcées menées notamment par l'Inde dans les années 1970 ou encore de la politique de l'enfant unique en Chine», explique un expert. Sans parler des affrontements ô combien brûlants sur l'interruption volontaire de grossesse qui empoisonnent le débat...
Natalité : la divine surprise
A première vue, les dernières nouvelles du front sont plutôt bonnes. Les Nations unies tablent désormais sur une humanité à 9 milliards d'habitants en 2050, quand voici quelques années on en prévoyait 15. On respire un peu mieux... Pourquoi cette baisse inespérée ? Parce que les progrès économiques ont des vertus bénéfiques «collatérales» auxquels on n'avait pas forcément pensé. Quand moins d'enfants meurent en bas âge, quand les populations sont mieux éduquées, mieux soignées, le nombre des< naissances s'effondre de façon vertigineuse. «Ce qui a pris un siècle et demi à la Grande-Bretagne vient de s'accomplir dans de nombreux pays en quelques décennies», explique Henri Leridon. La Corée du Sud, le Brésil, l'Iran ou encore la Tunisie ont ainsi vu leur taux de natalité fondre à une vitesse que personne n'avait imaginée. Par exemple, au Bangladesh, en vingt ans, le nombre d'enfants par femme est passé de 6 à 3. Au point que, d'ici à 2020, la moitié des pays dans le monde devraient passer sous la barre des 2 enfants par femme, nécessaires au renouvellement de la population !
Un bouleversement à l'échelle de la planète dont nous sommes loin de mesurer encore toutes les conséquences. L'hebdomadaire britannique «The Economist» vient de lui consacrer sa une, analysant ses multiples conséquences politiques et sociales, des violentes manifestations de la jeunesse iranienne aux résultats des élections en Indonésie et en Inde grâce à l'émergence d'une classe moyenne ainsi rendue possible. Car la baisse de la natalité est un cercle vertueux : «Nous avons mené des études notamment en Thaïlande, où la chute de la natalité a été très forte. Lorsque les familles ont moins d'enfants, elles les éduquent dans de meilleures conditions. Ils vont plus longtemps à l'école, y réussissent mieux et ont plus de chances de trouver plus tard un emploi», explique Malcolm Potts, médecin et chercheur américain. Et quand les femmes ont moins d'enfants, elles peuvent aussi continuer à travailler, améliorant le niveau de vie de leur famille et ses chances de progrès social.
Les Iraniens plus progressistes que les Américains...
Mais une nouvelle thèse émerge aujourd'hui. Moins que le développement économique en soi, comme l'ont souvent soutenu les économistes libéraux, c'est surtout l'accès à la contraception qui se révèle le plus efficace pour contenir la démographie. «Le Ban gladesh en est l'une des meilleures illustrations. Dans ce pays resté très pauvre, où les femmes sont analphabètes à plus de 70%, si le nombre d'enfants par famille a si fortement diminué, c'est bien grâce aux politiques de planning familial», explique Malcolm Potts. Début 2009, ce chercheur a mis sur pied à l'université de Berkeley le premier forum international transdisciplinaire autour de la démographie : «Le monde en 2050». Un colloque réunissant plus d'une cinquantaine d'experts du monde entier, dont les actes viennent d'être publiés par le Royal College de Londres. Et tous s'accordent sur ce point : le plus urgent et le plus crucial aujourd'hui est de soutenir massivement les politiques de planning familial à travers le monde. «Il ne s'agit pas d'obliger qui que ce soit à quoi que ce soit. Quand les femmes ont le choix, elles préfèrent avoir moins d'enfants tout simplement. Or à l'échelle planétaire, le poids des naissances non désirées est considérable», explique-t-il. Selon les estimations des Nations unies, 200 millions chaque année. «Quelle que soit leur croyance religieuse, leur niveau d'éducation, les femmes préfèrent restreindre le nombre des naissances», assure également Yves Bergevin, coordinateur à la FNUAP, le Fonds de l'ONU pour la population.
Les plus progressistes en la matière n'étant pas ceux qu'on croit. «Les pays musulmans mettent plus facilement en place le contrôle des naissances parce que le Coran est assez pragmatique et tolérant sur ces questions. A l'inverse, les femmes ont très peu accès à la contraception et à l'IVG aux Etats-Unis, explique Malcolm Potts. Il faut maintenant agir dans les pays encore très féconds, en Afrique de l'Ouest notamment, faute de quoi nous serons en fait 11 milliards et non 9 !», lance Yves Bergevin. En effet, les projections actuelles de l'ONU ne seront tenues que si la baisse de la natalité se poursuit au même rythme. Or, dans de nombreux pays, les familles ont aujourd'hui 4 enfants et plus en moyenne. Ce n'est donc pas encore gagné. D'autant que, sous l'impulsion de l'administration Bush, très hostile au planning familial, les contributions des pays riches pour aider les Etats en développement dans ce domaine sont en berne depuis plusieurs années. Yves Bergerin explique qu'à l'équation Nord-Sud s'ajoutent les inégalités entre les sexes. «Chaque année, 2 millions et demi de femmes et de très jeunes enfants meurent par manque de soins médicaux à la naissance. S'il s'agissait d'hommes, croyez-moi, on aurait réglé le problème depuis longtemps !», s'indigne-t-il. Et de conclure : «Chaque dollar investi pour la planification familiale et l'éducation des filles réduit les émissions de gaz à effet de serre au moins autant qu'un dollar investi dans les énergies renouvelables !» Quand on vous dit que les femmes sont l'avenir du climat...
Véronique Radier
Le Nouvel Observateur
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2352/articles/a414201-.html




