jeudi 31 juillet 2008

JEAN JAURES.

«Le courage, c’est dire la vérité sans subir la loi du mensonge triomphant»
Gilles Candar historien jaurèsien, signataire de l’appel de Gauche Avenir.
LIBERATION QUOTIDIEN : jeudi 31 juillet 2008.


Que ferait Jaurès aujourd’hui ? Quels seraient ses choix ? Personne, bien sûr, ne peut le dire. Personne ne peut parler à sa place. Mais si nous aimons Jaurès, ce n’est pas seulement en songeant à un passé glorieux et tragique, c’est aussi parce que nous pensons qu’il peut nous aider à réfléchir, non nous donner des solutions toutes faites.
D’abord, un message de liberté et de fierté. Jaurès ne cesse de le dire, à ses élèves ou étudiants, comme à ses électeurs, aux militants et aux citoyens : soyez vous-mêmes, n’abdiquez pas votre liberté, soyez des citoyens et des citoyennes agissantes. C’est tout le sens de la phrase, si souvent répétée, du discours d’Albi à la jeunesse : «Le courage, c’est dire la vérité sans subir la loi du mensonge triomphant qui passe.» Propos général et consensuel ? En tout cas, pas inactuel : dans un monde complexe, incertain, la tentation est grande de laisser faire les leaders d’opinion, de suivre le courant… Des exemples récents ont montré la limite de l’exercice : se laisser porter par les vents dominants n’est pas la garantie d’un beau voyage.
Ensuite, que voulait Jaurès ? Une société plus humaine, plus fraternelle, moins déchirée et inégalitaire… Il s’en est souvent expliqué, de même qu’il a souvent dit pourquoi il avait fini par penser que ce rêve serait possible en développant toutes les formes de la propriété sociale. Ses réponses valent-elles toujours aujourd’hui ? On peut en discuter et, sans grand danger, présumer que beaucoup ont vieilli, évidemment. Lui-même appelait à ne pas trop se retourner sur le passé, à préférer la flamme vive de la pensée aux cendres refroidies du foyer…
Mais deux aspects ne vieillissent pas et ne peuvent pas vieillir, car ils ne tiennent pas aux évolutions de la société mais à une attitude générale devant la vie, à ce qu’on veut faire de soi, et à son rapport aux autres. Soit dit en passant, Jaurès a eu l’occasion d’expliquer un jour sa conception de la sottise : c’était, pour lui, «l’exagération de soi-même» (1), il ne l’oubliait pas pour lui-même et il est permis d’espérer que nos meilleurs dirigeants, à gauche et ailleurs, ne l’oublient pas non plus…
Ce qui ne vieillit pas, donc, chez Jaurès, c’est d’abord son respect des autres. Il écoute, il argumente, il expose ses raisons, les confronte à celles des autres. Ce n’est sans doute pas la plus mauvaise façon de faire de la politique. Le reste passe.
Mais, me semble-t-il, ce qui garde aussi toute sa vitalité, c’est son refus de la simple gestion, de la technique des affaires, du pouvoir conçu comme un savoir-faire demandant seulement de la bonne volonté et de la compétence technique.
À rebours, de son temps, les commentateurs de la «presse intelligente» (le Temps, les Débats…) lui reprochaient souvent d’être dans les nuées et les idées générales, de manquer de sens pratique. Aujourd’hui, où heureusement existe toujours, mais pas suffisamment, une presse intelligente, les idées sont à peu près les mêmes, même si les mots ont changé un peu : les formules passe-partout évoquent le respect de l’économie de marché, le réformisme assumé…
Jaurès pouvait déjà noter la propension des professionnels de la politique et des affaires à abriter leur conservatisme foncier derrière le refus des utopies, la volonté autoproclamée de l’efficacité dont ils seraient les meilleurs juges… Lui qui, élu local ou national, avait le sens de la réalisation, de la vitesse et de la prudence, de l’ensemble et du détail, se moquait de ces «hommes pratiques […] qui emploient quelques mots humanitaires pour amorcer les suffrages du peuple et qui, sous ces mots, ne mettent aucun sentiment ardent, aucune idée précise qui puisse inquiéter les privilégiés» (2). Et il précisait, s’agissant de lui-même : «Il y en a qui me reprochent de me tenir toujours dans des généralités, et je sais que les mêmes personnes ne me reprocheraient rien si je ne m’étais, en effet, toujours tenu dans les généralités.» Avant de conclure par ce dernier mot à ses contradicteurs : «Vous me comprendriez mieux si je n’étais pas aussi clair.» Pouvons-nous - faut-il ? - chercher à être plus clairs que Jaurès lui-même ?
Responsabilité, réformisme, et tout ce que l’on veut, bien sûr mais à condition, comme Jaurès, de se rappeler que l’objectif, ce qui importe, est toujours «d’aller chercher la justice dans les nuées où les habiles l’enveloppent».
(1) Chambre des députés, séance du 12 juillet 1912.
(2) Jean Jaurès, «Les moyens pratiques», la Dépêche, 12 mars 1890. Mêmes références pour les citations suivantes.

mardi 29 juillet 2008

LES MYSTERES DU CERVEAU.


A ne pas manquer :
LE TEMPS (quotidien suisse) : Les mystères du cerveau. Plongée dans le monde des neurones, à la découverte de la matière grise.


http://www.letemps.ch/dossiers/2008cerveau/

dimanche 27 juillet 2008

AU RENDEZ-VOUS DES TORDUS.


Le pardon, l’irréparable, l’impunité.
«Comment concilier l’idée de proposer un asile aux geôliers d’Ingrid Betancourt et faire la chasse aux ex-brigadistes italiens, trente ans après ?» s’interroge l’universitaire Carine Trevisan. Après la décision de Nicolas Sarkozy d’extrader Marina Petrella, aujourd’hui hospitalisée à Paris, vers l'Italie, la chercheuse établit un parallèle entre Ingrid Betancourt, Marina Petrella et Silvio Berlusconi.

Maitre de conférences à l'Université Paris Diderot-Paris 7, enseignante à la Maison d'Arrêt de la Santé, et à celle de Fresnes, sections Femmes, Carine Trevisan a travaillé sur les violences de guerre (Aurélien, d'Aragon : un "nouveau mal du siècle", 1996 ; Les Fables du deuil : la Grande Guerre, mort et écriture, 2001) et sur la littérature carcérale.
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On a, lorsqu’on met en regard ce qui est dit ces dernières semaines d’Ingrid Betancourt, de Marina Petrella, de Silvio Berlusconi, un sentiment de malaise, de confusion, presque de chaos. Il peut paraitre incongru de comparer ces trois personnes. Une ex-brigadiste italienne emprisonnée en France, en voie d’être extradée vers l’Italie pour subir la peine à perpétuité, une franco-colombienne, ex-sénatrice tout juste libérée de sa condition d’otage, un premier ministre italien qui vient de bénéficier pour ses actes de l’impunité réservée aux grands de ce monde. Mais le rapprochement n’est pas aussi absurde que cela. Dans les trois cas, il s’agit d’une question de pardon, mais dosée différemment, selon les cas.

Le pardon semble avoir désormais un statut quasi-juridique, mais nulle part inscrit dans la loi, qui accompagne la notion de « dédommagement ». On concède aujourd’hui qu’en lieu ou en complément du "dédommagement" auquel elles ont droit (on ne sait ce que signifie exactement ce terme), les victimes accordent leur "pardon" au coupable, ce qui peut alléger sa peine de prison. On peut s’étonner que ce pardon, qui est l’effet d’un acte individuel, inscrit nulle part dans la loi, puisse avoir un tel poids. A-t-on jamais vu un tribunal relaxer un coupable sous prétexte que les victimes lui ont "pardonné" ? Et pourtant, à propos de l’éventuelle libération de Marina Petrella, on lit dans Libération du 9 juillet 2008 ces mots de Giovanni Bianconi, journaliste et auteur de plusieurs livres sur le terrorisme en Italie : "En général, il faut que l’intéressé ait déjà effectué une bonne partie de sa peine ou encore qu’il y ait eu le pardon des parents des victimes".

Ingrid Betancourt : française et sénatrice colombienne, elle a été otage de la guérilla colombienne de 2002 à 2008. Capturée parce qu’entre autre, elle représentait une grosse somme d’argent et avait un poids médiatique énorme. M. le président N. Sarkozy propose un asile aux FARC, qui ont fait subir des traitements inhumains à Ingrid Betancourt, et qui sont toujours en activité (plusieurs centaines d’otages entre leurs mains, dont ils font commerce, ainsi que de la cocaïne). La France est prête à pardonner. On ne sait quelle est la position d’Ingrid Betancourt par rapport à cette éventualité. Elle a eu un mouvement de compassion pour l’un de ses geôliers, enchaîné à son tour, dans l’hélicoptère conduit par l’armée colombienne, où elle apprend qu’elle est à présent libre. Un geôlier pourtant particulièrement cruel, selon son témoignage. Elle a même noté qu’il avait peur. Singulière attention, dans une telle circonstance, aux mouvements émotifs de celui qu’elle serait en droit de haïr. Mais a-t-elle « pardonné » aux FARC de l’avoir privé de plus de six années de sa vie ? Cette question ne lui a apparemment pas été posée, ni à aucun des autres otages des FARC.

Marina Petrella est une ex-brigadiste rouge italienne, qui a bénéficié d’un droit d’asile en France, instauré dans les années 80 par le Président François Mitterrand. On connaît les termes de l’accord : la France accueille les brigadistes, à condition qu’ils renoncent à la violence armée. Marina Petrella a déjà fait 8 ans de prison en Italie. Sa première fille est née en prison. Condamnée à la perpétuité en Italie (alors qu’elle n’a jamais été une "exécutante matérielle" des crimes dont on l’accuse), elle s’exile, se réfugie en France, sur la foi de la parole étatique donnée. Elle y travaille comme jardinière, puis comme travailleuse sociale. Elle a, en France, un deuxième enfant : une petite fille qui a aujourd’hui 11 ans.
Après presque 15 ans de vie absolument paisible et pacifique (et plus que cela : on sait combien les tâches des travailleurs sociaux aujourd’hui sont lourdes), elle se retrouve brutalement incarcérée à la Maison d’arrêt de Fresnes, et à présent que M. le Président N. Sarkozy a signé son mandat d’extradition en Italie, où elle risque l’emprisonnement à perpétuité, dans l’attente d’une grâce du Président de la République italienne.
On s’interroge sur la logique présidentielle : pourquoi, soudainement, la reprise de la parole donnée ? Comment concilier (cela a été dit et redit ces derniers jours) l’idée de proposer un asile et une forme d’impunité aux geôliers d’Ingrid Betancourt, les FARC, et faire la chasse aux ex-brigadistes italiens, trente ans après ?

L’un des mots les plus courants de l’administration pénitentiaire française, et qui guide les décisions des juges d’application des peines, lorsqu’ils doivent accorder ou non une libération conditionnelle à un détenu, est "réinsertion". Le criminel a-t-il, ou non, manifesté le désir de se « réinsérer » et fait ce qu’il fallait pour cela ? Le sens de ce terme reste large. Lorsqu’on n’est pas juriste mais qu’on a un peu d’expérience de l’univers pénitentiaire, on comprend que "se réinsérer" signifie un retour à une vie "normale", respectueuse de la loi, et que pour prouver cette volonté de réinsertion, on a, en prison, suivi, entre autres, des formations, des études, ou tout simplement renoué contact avec son premier métier. Cela arrive, et cela marche.

Marina Petrella s’est "réinsérée" bien avant qu’elle soit incarcérée. Cela fait plus de 15 ans qu’elle est réinsérée.
Que demander de plus à cette femme qui n’a commis aucun crime imprescriptible (aucun crime contre l’humanité) ? Le pardon des victimes ? Mais, il y a sans doute eu là de l’irréparable. Ingrid Betancourt aurait beau pardonner aux FARC que les séquelles psychiques de sa détention seraient toujours actives.
Dans le même temps, on apprend que Silvio Berlusconi, qui va décider, en partie du sort de Marina Petrella, bénéficie, lui, à présent, d’une impunité pour ses actes illégaux.
L’Italie, les institutions italiennes lui ont "pardonné". »
LIBERATION. Contre journal. 25 juillet 2008.

jeudi 24 juillet 2008

U.S.A. TOUT A CHANGE. RIEN N'A CHANGE.



Nº2281
SEMAINE DU JEUDI 24 Juillet 2008. Le Nouvel Observateur. Tout a changé, rien n'a changé ».

Les Noirs ont longtemps hésité avant de soutenir Obama. Joseph Lowery, qui fut un proche de Martin Luther King, explique ce scepticisme des débuts. Interview.

Comment Martin Luther King, s'il n'avait été assassiné, vivrait-il la candidature d'Obama ?
Peut-être comme ce pasteur de l'Alabama, qui lutta avec lui pour soutenir Rosa Parks et imposer le boycott des bus de Montgomery. Figure du mouvement pour les droits civiques (un boulevard d'Atlanta porte son nom), ce proche de King, 86 ans, est l'un des premiers aînés historiques à s'être rangé derrière Obama. Il s'est fait remarquer aux funérailles de Coretta King, la veuve de Martin, en déclarant devant quatre présidents américains, dont George W. Bush : «Nous savons maintenant qu'il n'y avait pas d'armes de destruction massive, là-bas. Mais Coretta l'a toujours su, et nous savons qu'il y a ici même des armes pointées sur les mauvais objectifs. Des millions de gens sans assurance santé. La pauvreté omniprésente. Des milliards de plus pour la guerre, mais rien de plus pour les pauvres !»
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Le Nouvel Observateur.- Auriez-vous pu imaginer dans les années 1950, que vous verriez un Noir ayant une chance d'être président ?
Joseph Lowery. - Non, évidemment. Je ne l'aurais pas imaginé dans les années 1970, il y a dix ans, ni même il y a cinq ans.
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N. O. - Que se passe-t-il, dans ce pays ?
J. Lowery. - (souriant) Je ne sais pas. (sérieux) Il y a une vraie soif de changement. Les gens en ont ras-le-bol de voir dans quelle direction leur pays va, ils en ont ras-le-bol de la guerre, de la pauvreté persistante au milieu de toute cette richesse, de ces hostilités basées sur la race ou la classe sociale. Barack Obama est arrivé juste au bon moment, avec le bon message et la bonne personnalité. Il est une idée dont l'heure est venue. Rien de plus frustrant qu'une idée en avance sur son temps, mais rien de plus puissant que quelqu'un ayant la bonne idée au bon moment.
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N. O. - Une bonne partie de la communauté noire était sceptique, au début...
J. Lowery. - Les campagnes symboliques, on a donné, merci. Cette fois, vu la situation économique désastreuse du pays, personne ne voulait soutenir une candidature de ce genre. C'est à la commémoration de la marche de Selma, en mars 2007, que j'ai commencé à être curieux d'Obama, j'ai voulu mieux le connaître. Je l'ai écouté, son message me plaisait. Je me suis ensuite demandé si pour les Blancs, les jeunes notamment, c'était du sérieux. Lors du Martin Luther King Day, en janvier, je les ai interrogés : «Qu'est-ce qui vous excite tant que cela chez lui ?» Barack Obama... Barack Obama... Peut-être que le nom faisait partie de la mystique, s'il s'était appelé Joe Blow il n'aurait pas été aussi attrayant ! Bref, j'avais encore des doutes. Alors je suis allé dans l'Iowa et j'ai fait campagne pour lui, je voulais voir comment un Etat blanc réagirait. Et j'ai vu ! C'est là que j'ai compris que sa campagne était réelle, pas symbolique.
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N. O.. - Certains leaders trouvent qu'il n'est pas assez «Noir»...
J. Lowery. - Ils sont à côté de la plaque. Dans ce pays, il suffit d'avoir un douzième de race noire pour être considéré comme Noir, et il l'est au moins à moitié. Il est Noir !
N. O. - King a toujours refusé que la lutte pour les droits civiques soit définie par la question raciale, préférant parler d'une lutte contre l'injustice. Retrouvez-vous chez Obama cette volonté de transcender la race ?J. Lowery. - Il est obligé de le faire, ou bien les Blancs ne l'éliront pas. C'est ce que certains dans la communauté noire ont du mal à comprendre. La campagne de Jesse Jackson était basée sur la race, c'était une campagne noire. On savait qu'il ne gagnerait pas, mais elle représentait le droit d'aspirer à la présidence. C'était en droite ligne de ce que Martin avait dit en 1957 : «Donnez-nous le bulletin de vote, et de cette nuit noire naîtra une aube nouvelle de justice.» La candidature d'Obama, dans cette filiation, est l'étape ultime. En termes bibliques, nous sommes la génération de Moïse, il est celle de Josué, perchée sur nos épaules.N. O. - Un demi-siècle après King, quels progrès ont été réalisés ?J. Lowery. - Paradoxe : tout a changé, rien n'a changé. Plus de 300 maires noirs, dans ce pays, mais des pauvres qui le sont toujours autant. Davantage de policiers, de chefs de la police noirs, et en même temps cette brutalité policière, ces délits de faciès...
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N. O. - On est quand même à des années-lumière des sixties...
J. Lowery. - Notre mouvement souffre de son succès. Nous avons abattu les barrières, mais on est loin du compte, le «filet de sécurité» pour les pauvres est une passoire. Good times, bad times. C'est le paradoxe de la nature humaine.

Le Nouvel Observateur.

mercredi 23 juillet 2008

DROITE. GAUCHE. RICHES.


Nº2280. SEMAINE DU JEUDI 17 Juillet 2008. Le Nouvel Observateur. Des riches et du pouvoir. La chronique de Jacques Julliard.

Au moment où tous les journaux * titrent sur la richesse, voici une petite suite politique et un salutaire sursaut
Il y a en France trois partis : la droite, la gauche et les riches.

Les gens de droite qui ne sont pas riches sont essentiellement des gens de droite. Les gens de gauche qui ne sont pas riches sont essentiellement des gens de gauche. Mais les gens de droite qui sont riches ne sont pas essentiellement des gens de droite : ce sont des riches. Et les gens de gauche qui sont riches ne sont pas essentiellement des gens de gauche : ce sont des riches.
Partager la richesse avec des gens de l'autre bord n'est pas en effet chose anodine. Elle implique une véritable identité de condition sociale et de genre de vie : la résidence dans les mêmes quartiers, le départ vers les mêmes lieux de vacances, la fréquentation des mêmes fournisseurs, le goût pour les mêmes plaisirs, la participation aux même fêtes, la circulation et l'échange des mêmes femmes, l'occupation des mêmes centres de pouvoir, la pratique des mêmes tics de langage, l'attachement aux mêmes idées, aux mêmes valeurs, y compris financières.
Quant au milieu de la politique, il est celui des riches et non celui des pauvres. On y croise plus de banquiers que de tourneurs sur métaux, plus de hauts fonctionnaires que d'instituteurs, plus de diplomates que d'aides-soignantes, plus d'intellectuels ralliés que d'épiciers maghrébins, plus de directeurs de journaux que d'ouvriers du Livre.

Or l'Etat français, héritier de la monarchie d'Ancien Régime, assure à ses ministres, à ses grands commis et à ses petits parasites un genre de vie assez proche de celui que la richesse procure à ses détenteurs. Les ors de la République, le cérémonial du pouvoir, le luxe et la majesté des palais, la multiplicité des domestiques, le ballet des voitures à cocarde ou à sirène, l'opulence des dîners et des vins, les charmes des voyages officiels abolissent dans le vécu l'inégalité financière qui peut subsister encore entre les Riches et les Puissants. Il en résulte entre la richesse et la politique un lien de consanguinité demeuré longtemps dans la discrétion, mais que le pouvoir actuel affiche avec ostentation.
Bouygues, Bolloré, Arnault, Lagardère sont des amis personnels du président de la République, et avec eux tout le gratin du CAC 40.
On a insisté de façon trop exclusive, à la suite de Pierre Bourdieu, sur l'origine sociale des privilégiés. C'est le thème de la Reproduction. Mais pas assez sur un autre pan, essentiel, de sa sociologie, à savoir la capacité du capital financier d'attirer à lui, de s'attacher et de s'inféoder les détenteurs du capital culturel. Un énarque pauvre peut faire dans la deuxième partie de sa vie, un paquet de stock-options plus tard, un riche très présentable. D'où le problème actuel du Parti socialiste. Nombre de ses dirigeants sont riches. Tant mieux pour eux. Beaucoup d'autres sont de condition seulement aisée ou même modeste, mais psychologiquement, culturellement et même spirituellement, ils sont rattachés au parti de la richesse. Ils ne sont rien d'autre que l'aile sociale de la ploutocratie. Voilà pourquoi les petites gens se reconnaissent plus volontiers dans Olivier Besancenot, Ségolène Royal ou François Bayrou. Le programme Besancenot, c'est la lune + 10%. Celui du PS, c'est Bouygues - 10%. De plus en plus nombreux, les pauvres, voyez-vous ça, préfèrent le premier. Salauds de pauvres.


* "Tout sur les riches» («le Point), «La France des héritiers» («Nouvel Obs»), «L'argent maître» («Médium», la revue de Régis Debray), «Cette société qui tourne autour d'un seul soleil ... l'argent". ("Marianne").