jeudi 1 janvier 2009

PEUT-ON DETRUIRE LA MISERE ?


Peut-on détruire la misère ?
Cent cinquante-trois ans après le discours de Victor Hugo contre l'extrême pauvreté, la société française se révèle toujours incapable d'éradiquer cette maladie sociale. Un homme a approché le peuple de l'abîme et a effectué, en compagnie de ces clochards célestes, un voyage au bout de la nuit.

Patrick Declerck. Les Naufragés.
Un fait divers. Un cadavre en hiver. Juste entre Noël et le jour de l'an, on a découvert sur la plage de Nice un homme mort entre deux sacs de couchage. En trois semaines, c'est le septième sans-abri qui succombe ainsi dans la rue ou dans un refuge d'infortune sous des cartons, dans une rue de Paris (une femme de 75 ans), sur les marches d'une cathédrale à Marseille, dans un square à Boulogne-Billancourt, dans un garage de Thionville ou encore dans une rue de Joinville-le-Pont. Morts de solitude, d'épuisement, de maladies et de dénuement, contrairement à ce qu'on peut lire ici et là, ce n'est pas l'hiver qui les a tués. Le froid n'a fait que les achever: le reste de l'année, ils l'ont passé à s'amenuiser, laissant leur corps malade s'affaiblir et leur esprit se noyer dans la bibine assassine, se faisant oublier en échappant au maillage caritatif et social. Ainsi chaque année, au moment même où le monde d'en haut s'apprête aux agapes, le monde d'en bas, versant funeste du rituel festif, se rappelle à son souvenir.Dès que le thermomètre est descendu au-dessous de zéro, le 13 décembre, branle-bas de combat: services de l'Etat, collectivités locales, intervenants sociaux et associations humanitaires se sont mobilisés. Les pouvoirs publics ont déclenché le «plan grand froid», augmenté les cré dits destinés à leur accueil (63 millions de francs en 2001) et ouvert 50 000 places d'hébergement d'urgence dans le pays. Il ne reste plus qu'à y faire venir les SDF: les brigades de «recueil social» sillonnent les villes à leur recherche et voilà que ces ingrats rechignent à se laisser ramasser. Quitte à y laisser leur peau.

Pourquoi ?

Oui, pourquoi préfèrent-ils se geler les os plutôt que d'accepter un asile, ne serait-ce qu'une nuit ou deux, le temps d'échapper au froid ? D'abord, la question a taraudé jusqu'à l'obsession tous ceux qui ont tenté de les aider. Puis cette conduite suicidaire est venue insidieusement servir d'argument à l'impuissance sociale: comment pouvons-nous les sauver s'ils refusent de s'abriter dans les structures d'accueil ? La lecture souvent insoutenable du livre de Patrick Declerck, les Naufragés (1), devrait aider à saisir cette part maudite de notre monde marchand. D'abord comme ethnographe, puis comme psychanalyste pour Médecins du monde, Patrick Declerck a travaillé pendant quinze ans (1982-1997), notamment à Nanterre, auprès des plus gravement atteints des SDF, ceux qu'il nomme «clochards» pour s'épargner les débats byzantins d'experts pressés de nommer l'innommable. Il lui est même arrivé de se travestir en clodo pour partager leur misère. Au début - en 1982 -, il s'inquiète de ne pouvoir pénétrer le milieu. «A tort, écrit-il. Un vieux pull, quelques mots échangés sur un banc de métro et c'était chose faite. [...] Et pourquoi pas ? Ce monde est celui du néant et le néant n'a pas de porte.» Plongée dans les abîmes de l'extrême dénuement, dans un monde où des humains n'ont plus (au sens strict) que la peau sur les os, les Naufragés n'est pas le énième ouvrage sur les exclus. Truffé d'observations ethnologiques et psychopathologiques, de fragments de vies, de témoignages, d'informations sur les structures d'accueil, de textes de loi, de chiffres, de souvenirs d'enfance et de dessins de l'auteur, de photos et d'illustrations (Bruegel, Bosch, Victor Hugo, Munch, etc.), l'ouvrage tient à la fois du carnet de voyage, de l'essai philosophique et de l'oeuvre littéraire sans jamais perdre de vue son objet: la clochardisation pathologique. Le tout tient par la seule force de l'écriture. Mendiants, vagabonds, nouveaux pauvres, exclus, marginaux, SDF, sans-abri, qui et combien sont-ils ? Population aux contours flous qui, par définition, se dérobe aux statistiques, il est impossible d'avancer des chiffres précis. Cependant, on estime leur nombre entre 10 000 et 15 000 «à vivre dans la rue de façon habituelle et installée» à Paris. Autour de ce noyau dur gravitent environ de 20 000 à 30 000 «compagnons de route» de la clochardisation définitive: jeunes à la dérive, toxicomanes, prostitués occasionnels des deux sexes, sortant de prison ou d'hôpital psychiatrique.

Et en France ?

«Il est raisonnable, estime Patrick Declerck, de multiplier ce chiffre par deux ou trois.» Ils seraient donc entre 60 000 à 135 000 à subir les dangers de la rue.Sous nos yeux, l'auteur désosse une réalité insupportable devant laquelle, chacun son tour, tous nous fermons les yeux et nous bouchons les narines. Car la misère, contrairement à l'argent, a une odeur de crasse, de mauvais alcool, de pisse et de merde intimement mêlés. Patrick Declerck l'a sentie de très près. Tout comme il a vu de très près les gerçures, les escarres, les os fracturés qui traversent la peau, les pustules, les plaies sans soins, les strates de saleté et les blessures. Tous nous passons notre chemin, honteux de nous laisser submerger par le dégoût. Declerck, lui, parce qu'il est allé au bout de son dégoût, n'a pas honte de l'exprimer: «La plupart du temps, je les hais, écrit-il. Ils puent. Ils puent la crasse, les pieds, le tabac et le mauvais alcool. Ils puent la haine, les rancoeurs et l'envie. Ils se volent entre eux. Terrorisent les plus faibles et les infirmes. Guettent, comme les rats, le sommeil des autres pour leur dérober des misères. [...] Ils se tuent aussi. Violemment parfois. [...] Ils violent leurs femmes ou les prostituent [...].»

Qui les aimerait ?

Eh bien, Patrick Declerck justement. Sans jamais se départir de sa lucidité abrasive, il parvient, à travers une approche dénuée de complaisance ou de pensée religieuse, à transmettre au lecteur la part tragiquement humaine de ces êtres ravagés par la vie. De même qu'il leur restitue leur dimension de sujets dotés d'une histoire individuelle et d'un inconscient qui ont contribué à leur destin dramatique.Si l'on ose dire, vivre dans la rue n'est pas donné au premier venu. Paysans démunis, ouvriers non qualifiés, familles saccagées par l'alcoolisme, l'illettrisme et la violence, dans leur majorité, les clochards viennent bien entendu du sous-prolétariat rural et urbain. Mais la pauvreté et l'exclusion sociale n'expliquent pas tout. Sinon, comment comprendre que, parmi les 6 millions (2) de Français vivant dans un extrême dénuement, «seuls» de 100 000 à 135 000 d'entre eux se retrouvent à vivre dans la rue, dont une minorité issue de classes aisées ? «L'histoire de ces sujets, écrit le psychanalyste, fait généralement apparaître une psychopathologie personnelle lourde, doublée d'une pathologie familiale importante. L'enfance, en particulier, a souvent été marquée par des traumatismes graves.» Voilà pourquoi il ne suffit pas de vouloir à n'importe quel prix réparer les dégâts socio-économiques pour redresser ces trajectoires déviées. «Si la clochardisation se résumait à une sorte de victimologie socio-économique, remarque l'auteur, le sujet devrait s'empresser de saisir toute opportunité qui lui permettrait de se rapprocher d'un fonctionnement social plus normal.» Hélas, ils résistent de toutes leurs forces à toute perspective d'amélioration de leur état matériel. A tel point qu'on peut parler de «réaction thérapeutique négative», paradoxe par lequel un malade ne supporte pas d'aller mieux«. Pis, tout mieux-être se voit rapidement suivi »d'une rechute parfois accompagnée d'une aggravation des symptômes«. Mais, de même que la sociologie s'obstine à regarder la clochardisation comme le résultat d'un destin socio-économique, la psychiatrie classique s'entête à considérer ses pathologies comme »le prix existentiel que certains malades doivent payer pour leur incapacité à fonctionner dans la réalité«. Manière de dire que ces cas ne relèvent pas de sa compétence.

Pour Patrick Declerck, il s'agit au contraire de restituer son sens et sa spécificité à cette étiologie (3) où «se conjuguent les effets croisés des exclusions économiques, sociales, familiales et culturelles, ainsi que des facteurs de pathologie individuelles le plus souvent psychiatriques (alcoolisme, polytoxicomanie, psychoses), eux-mêmes majorés par la vie dans la rue. Il arrive aussi, çà et là, qu'un facteur isolé bouscule cette multiple étiologie en la surdéterminant». En quelque sorte, «la clochardisation est à la pauvreté et à l'exclusion ce que le délire mystique est à la religion: un dérapage du processus et une folie du sujet: le clochard est un fou de l'exclusion». Il n'est qu'à voir, à travers des cas rapportés, avec quel «soulagement» certains de ces «fous» s'abandonnent à la cloche, épuisés d'avoir essayé toute leur vie de maintenir le leurre d'une «normalité» improbable. Une pichenette du sort, un divorce ou un licenciement et ils se dissolvent dans l'anonymat de la rue. Mais a-t-on le droit de ramener les souffrances engendrées par l'exclusion totale à la folie ? N'est-ce pas là une manoeuvre propre à dédouaner la société de toute sa responsabilité pour l'imputer aux victimes ? Au contraire: «Non contente de les rejeter hors du monde du travail et de ses bénéfices, de les condamner à des existences lamentables, de les vouer à souffrir dans leur chair de malnutrition et de misères physiologiques qui appartiennent au XIXe siècle, la puissance mortifère de l'exclusion est telle qu'elle s'intériorise même au coeur de certains sujets. Ils deviennent alors leurs propres bourreaux en recréant consciemment les conditions toujours renouvelées de leur propre exclusion.»
Nié par la vie, le clochard se nie: «L'exclusion, au-delà d'une certaine limite, agit comme un virus qui, en s'installant dans le coeur du sujet, le force à le reproduire à l'infini.» Et nous assistons, fascinés et impuissants, à ce processus d'autodestruction qui a pris l'allure d'un «véritable mythe de la souffrance». «L'exclusion, en désignant à la fois l'état et la cause, assigne du même coup aux personnes dites »exclues« un statut passif de victimes innocentes qui s'accompagne nécessairement d'une négation de la transgression et d'une absolution de la culpabilité.» En décernant à des catégories diverses et à des individus éminemment différents (pauvres, immigrés, chômeurs, toxicos, clochards, handicapés, jeunes des cités, etc.) le label commun d'«exclus», qu'induit le discours dominant ? Hors d'un fonctionnement social normal, point de salut et, corollairement, que la société, et seulement elle, est responsable de tout, les «victimes innocentes», qui se chargent elles-mêmes de ressasser ad nauseam ce discours, se voient allégées du poids de la culpabilité. Du moins, en apparence. Psychanalyste, Declerck est bien placé pour savoir que, dès lors, la culpabilité prend un «caractère diffus, omniprésent et inassignable qui la rend très difficile à métaboliser et impossible à évacuer». Elle devient contagieuse, chronique et encore plus lourde à porter. Et c'est alors que survient le retour de bâton: exit la culpabilité, voilà le discours insidieux sur «la dignité». Et le clochard, désocialisé à l'extrême, se voit, en plus de tous ses stigmates, marqué du sceau de l'indignité. Si toutes les tentatives pour «l'intégrer» échouent, c'est qu'il n'y met pas du sien, il a décidément perdu toute dignité...Or, que tait-on contre le virus de la précarité qui le ronge ? On lui propose des solutions... précaires. Même si au bout de 20 hivers les dispositifs d'hébergement d'urgence (Ddass, SNCF, EDF, RATP...) s'améliorent, beaucoup de sans-abri rechignent encore à s'y rendre. Non-mixité, chiens, alcool et psychotropes interdits, à 7 heures il faut quitter ces lieux en outre très dangereux à cause de la violence qui régit les rapports des clochards entre eux. Et, dès que le thermomètre remonte, on ferme tout. Y compris la plupart des instances de distribution de nourriture !« C'est un peu comme de recueillir des naufragés sur un cargo, on les réchauffe, on leur donne des vêtements, on les nourrit et on les remet à l'eau. »Il y a bien sûr le 115 du Samu social: en composant ce numéro, on peut disposer de l'une des 3 500 places d'urgence (Ddass) disponibles pendant l'hiver. Encore faut-il avoir le désir, la force et l'argent pour appeler ou qu'une bonne âme se dévoue pour le faire... Certaines ont essayé et, de guerre lasse, ont raccroché: pas de réponse. Quoi qu'il en soit, ces places sont toujours occupées.En dehors de cette charité exclusivement hivernale, il arrive que la société se propose de les «sauver» sur le long terme. «De toute ma pratique auprès de milliers de gens qu'il m'a été donné de recevoir tant en psychothérapie qu'en consultation médicale, écrit Patrick Declerck, je ne connais aucun cas de réinsertion, si l'on entend par là l'évolution d'un sujet qui, de clochard, deviendrait ou redeviendrait comme vous et moi.» Animés d'un «secret désir lové au coeur de nos émois compassionnels», nous imaginons tous, «gluant terrorisme du normatif» qu'il suffirait d'un peu de bonne volonté sociale pour les réintégrer. Or, si on peut certainement les soulager, stabiliser leur état à l'ombre asilaire des murs d'une institution, il est vain et dangereux de s'obstiner à vouloir, avec des moyens inappropriés, faire «revenir» ces sujets à une normalité qu'ils n'ont jamais connue. Ce n'est pas par hasard que le noble discours de l'insertion vient toujours se cogner contre l'insuffisance des projets censés les resocialiser (RMI, commissions locales d'insertion, etc.): leur inadaptation, le cafouillage répétitif de leur mise en oeuvre et l'idéologie qui les sous-tend peuvent générer des catastrophes.Alors ? Alors, Patrick Declerck ne fournit aucun vade-mecum susceptible de guérir. Son diagnostic est sans appel, et les remèdes qu'il prescrit demandent du temps, de la lucidité, de l'honnêteté, du courage politique et thérapeutique. Il faut y ajouter une dose de distance nécessaire qui seule permet d'affronter les horreurs que notre monde produit et celles que certains d'entre nous sont capables de s'infliger. Alors seulement, on pourra exaucer le voeu de Victor Hugo: «Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain; la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu», disait-il dans son célèbre discours sur la misère devant l'Assemblée législative, le 9 juillet 1849. C'était il y a cent cinquante-trois ans. Aujourd'hui, la misère est bien pire justement parce qu'elle pousse sur une terre de France beaucoup plus riche qu'à l'époque.

Marianne 2.
Lundi 14 Janvier 2002 - 00:00
Florence Assouline
http://marianne2.fr/Peut-on-detruire-la-misere-_a132522.html?start_liste=5&paa=2

PROMENADE 2. (Ballade du financier consomptif).

Arnold De Spiegeleer. Underground.

Que vaut un cambriolage de banque face à la fondation d'une banque ?
Bertold BRECHT.

quand le moment sera venu
si ce qui reste de la valeur
de mes hedge funds pourris
de mes titrisations supergaranties
aléatoires
me le permet encore
je me paierai
une pute ?
une psychologue ?


c'est la même fonction le même tarif

je m'offrirai le luxe ultime
d'une pute-psychologue
même s'il faut payer double
ou je l'épouserai
si j'ai plus les moyens

quand l'instant sera là
je lui foutrai ma vérité plein la bouche
ou plein la tronche
selon qu'après avoir rompu l'os
elle me suce la substantifique moëlle
ou que je lui cause
de mon substrat cybernétique
de mon modèle mathématique canonique hypothético-déductif
bref de ma vie essentielle
c'est la même fonction

quand le moment sera venu
quand mes CDS
(credit default swap)
ne vaudront vraiment plus rien
alors je risquerai
un ultime leverage
et je jouirai
une dernière fois
de mes fonds souverains

selon l'inspiration : l'expiration
du moment

Pour comprendre le langage poétique du monde nouveau :

mercredi 31 décembre 2008

DU PROLETARIAT AU "POETARIAT".

08/12/2008. Du prolétariat au «poétariat».
Par Jean-Claude Pinson.
Les dernières décennies du XXe siècle, avec l’effondrement du mur de Berlin et du bloc soviétique, ont pu être interprétées comme un «adieu au prolétariat», aux illusions dont s’est accompagné son culte. «Adieu au capital», c’est peut-être ce que signifient, cette fois, l’effondrement de Wall Street et la crise économique qui l’accompagne. Car vouloir «refonder» le capitalisme est insensé, si c’est remettre sur les rails un american way of life (version Bush) dont on sait mieux que jamais de quelles inégalités il se paie, pour ne rien dire de la catastrophe écologique à laquelle il ne peut manquer de conduire.
Il est donc temps de changer de direction, de dire adieu aux formes de vie qui n’ont n’autre horizon que la croissance à tout prix, le travail «profitable» et la consommation érigée en fin dernière de l’existence. Temps d’inventer de nouvelles formes de vie, affranchies de ces opiums-là. Qu’une autre Amérique, un autre mode de vie américain soit possible, c’est ce que laisse entrevoir, peut-être, l’enthousiasme suscité par l’élection de Barack Obama.
C’est aussi ce dont témoigne, très en amont, la pensée, par exemple, d’un Thoreau. Pouvoir librement choisir un mode de vie affranchi de la frénésie consumériste et de ce qu’elle suppose est même, selon lui, la vérité de l’Amérique démocratique : «La seule vraie Amérique, écrit-il dans Walden, est le pays où vous êtes libre d’adopter le genre de vie qui peut vous permettre de vous en tirer sans tout cela [les biens de consommation inutiles], et où l’Etat ne cherche pas à vous contraindre au maintien de l’esclavage, de la guerre et autres dépenses superflues qui directement ou indirectement résultent de l’usage de ces choses.» «Jouis de la terre, mais ne la possède pas», nous dit encore Thoreau. Il faudrait alors, non pas retourner à un âge pré-capitaliste, mais inventer un mode de vie post-capitaliste.
Imaginer les contours d’une société autre, en explorer les possibles modalités, en décliner tout l’éventail de formes et de figures, en raconter les tours et détours, c’est l’affaire des poètes, des romanciers, des cinéastes, des artistes en général. Mais, parce que l’imagination, voulons-nous croire, est la chose du monde la mieux partagée, c’est aussi l’affaire de chacun, l’affaire de la multitude en tant qu’elle est un «poétariat». Au sens restreint, ce néologisme (je ne l’invente pas tout à fait, il vient en 1920 sous la plume d’un poète dadaïste demeuré presque inconnu, René Edme) peut désigner d’abord tous ceux qui d’une façon ou d’une autre mettent l’art au centre de leur existence et se veulent créateurs. Leur nombre, partout, est en croissance exponentielle, en même temps qu’est à la hausse dans l’ordre des valeurs le modèle de travail non aliéné attribué à l’artiste.
Au sens élargi, «poétariat» peut aussi s’appliquer à la foule des anonymes qui refusent de se couler dans le moule productiviste et consumériste et s’emploient à inventer, au jour le jour, des formes de vie, sinon alternatives, du moins soustraites au modèle dominant.

La réalité bien présente de ce «poétariat» signifie que d’une certaine façon le changement de direction, la bifurcation d’avec le mode de vie imposé par la religion capitaliste est chose déjà en cours. Les mutations du capital, l’importance prise par les technologies de l’information et le développement du travail immatériel ont mis fin à l’hégémonie du travail industriel et de la vieille classe ouvrière. Les prolétaires voués à des tâches manuelles de simple exécution n’ont évidemment pas disparu, mais d’autres sont apparus qui sont des travailleurs instruits impliqués dans l’économie de la connaissance, de l’information, de la communication et de la culture. Jeunes et issus des minorités, les électeurs d’Obama appartiennent pour une large part à cette nouvelle classe, autant sinon plus qu’à l’ancien prolétariat.
Sans doute faut-il se garder d’idéaliser et la situation et la figure de ce «poétariat». Occupant des emplois aussi précaires que peu rémunérés, ces nouveaux travailleurs endurent souvent une misère bien réelle. Immergés dans un univers où le marketing et la publicité règnent en maîtres, ils ne sont pas toujours indemnes, dans leur effort à créer, du kitsch que suscite le fétichisme de la marchandise.
Néanmoins, il vaut la peine, croyons-nous, de louer maintenant ces hommes ordinaires innombrables qui, non seulement s’efforcent à la survie, mais inventent, dans les interstices d’un système mortifère, de nouvelles formes de vie plus adéquates à l’exigence, désormais revendiquée par beaucoup, que chacun puisse se faire «le poète de sa propre existence». Cherchant à se soustraire à la tyrannie de la marchandise et du spectacle, ces sujets n’attendent plus le «Grand soir». C’est au présent et de façon immanente qu’ils entreprennent de modifier l’état des choses, de faire advenir une autre économie de l’existence et de rendre la terre un peu moins mal habitable.
Il serait sans doute hasardeux d’en déduire que pourraient prendre fin, au profit d’une «démocratie artistique», le règne de la nécessité et la prédominance de l’homo œconomicus. Mais du moins la possibilité d’un règne contre-factuel de l’homo poeticus, à l’aune des mutations en cours, cesse-t-elle d’être tout à fait une utopie.
Jean-Claude Pinson, philosophe et poète. Derniers ouvrages parus : Drapeau rouge, Champ Vallon, 2008. À Piatigorsk, sur la poésie, éd. Cécile Defaut, 2008.

ETRE HUMAIN, C'EST AVOIR LA TERRE EN PARTAGE.

« A lire dans Libération 29/12/2008. Etre humain, c'est avoir la terre en partage
par Sophie Foch-Rémusat, professeur de philosophie en lettres supérieures.

Philosophe et militante du RESF, j’étais présente dans l'avion à destination de Kinshasa avec trois autres philosophes, le 16 décembre, au cours duquel la reconduction de trois sans-papiers nous a amenés à intervenir, à poser des questions. L'un d'entre nous a été débarqué de force. Deux autres ont été interpellés à notre retour en France et placés en garde à vue pendant onze heures (lire le «rebond» de Sophie Foch-Rémusat, Yves Cusset et Pierre Lauret dans Libération du 24 décembre, ndlr).
Protestations de passagers, réticences de certains membres du personnel navigant, refus d’embarquement de certains commandants de bord, débarquements forcés de passagers qui sont ensuite poursuivis, voire débarquements de tout l’avion : de plus en plus fréquents, de tels faits prouvent que la politique d’expulsion d’étrangers, en plus d’être injuste, se révèle impraticable. Est-ce la vocation de la police de courir après des grands-pères, des pères et des mères des famille, d’emprisonner des petits enfants en centre de rétention administrative, puis, le cas échéant, de poursuivre des citoyennes et des citoyens innocents dont le seul tort est de s’émouvoir de ce qui leur paraît une injustice flagrante ?

Mais surtout, de quel délit accuse-t-on les sans-papiers ? Ce qu’on leur reproche, n’est-ce pas essentiellement d’avoir une autre idée de ce qu'est l'humanité, plus haute, fidèle aux principes où notre civilisation prend sa source – la Bible en effet, enseigne que Dieu a donné la Terre en indivision à tous les hommes ? Etre humain, nous dit Kant, ce n’est pas être libre, car il pourrait exister des êtres de raison sur d’autres planètes ; ce n’est pas non plus avoir une histoire, car le sujet de l’histoire, c’est l’espèce humaine. Etre humain, c’est, en réalité, avoir la terre en partage.
Forts de cette belle idée, qui fut aussi la nôtre, des hommes et des femmes franchissent des frontières, se croient libres d’arpenter le terre et de s’établir où bon leur semble, au gré de leurs désirs ou en fonction de dures nécessités. Nous ne pouvons pas tenir cela pour un délit ou pour un crime. Il nous faut donc nous demander : qu’est-ce que cela signifie avoir la terre en partage, aujourd’hui, dans les conditions économiques, environnementales et politiques du monde tel qu’il est ? Quelles formes nouvelles doit et peut prendre ce partage ?
Nous vivons en Europe dans un régime de souveraineté partagée. Parfois cela nous trouble et nous inquiète. Est-ce une raison pour compenser ce que nous pensons être un abandon de souveraineté par une exacerbation du sentiment de propriété ? En chassant et expulsant des étrangers, en les traitant comme des voleurs entrés par effraction dans l’espace commun, ne fait-on pas illusoirement de chaque citoyen un petit propriétaire ? N’est-ce pas jouer sur les mots que de laisser croire qu’un peuple possède un sol de la même manière qu’un particulier une terre, un domaine ou une habitation ? Notre pays, le possédons-nous, nous citoyens, à la façon d’une propriété privée ? Avons-nous le droit d’en défendre l’entrée ?
Il n’existe pas de pensée de la propriété qui ne soit une pensée des limites de la propriété. Dans mon quartier, mon immeuble, tout n'est pas privé. Les rues sont à tout le monde, libres de toute appropriation et d'ailleurs, ceux qui font mine qu’elles leur appartiennent, on dit que ce sont des voyous. Un pays où il n’y aurait aucun espace libre où s’installer et laisser s’installer serait inhabitable. Gouverner, c'est aussi veiller à ce qu’il reste des séparations, des vides et des intervalles entre les personnes et les biens, de telle sorte que puissent s’y nouer des relations et s’y produire des changements.
Enfin, dans quelle mesure cette politique de chasse aux sans-papiers et d’expulsions brutales ne sert-elle pas d’alibi et de couverture à une exploitation cynique, dans la restauration par exemple, le bâtiment, l’interim – une exploitation aux limites de l’esclavage, du malheur de femmes et d’hommes transformés en main d’œuvre d’autant plus corvéable qu’elle est terrorisée ? Plus on expulse, plus on aggrave la condition sociale des travailleurs sans-papiers de ce pays. Double langage d’un gouvernement qui se récrie bien fort qu’en expulsant les sans-papiers, il combat l’esclavage, tout en créant objectivement les conditions de sa prolifération.
Les travailleurs sans-papiers de ce pays sont, pour la plupart d’entre eux, un segment de la classe ouvrière. Leur exploitation est en quelque sorte le symétrique des délocalisations : une manière de se procurer de la main d’œuvre à prix cassés pour lutter contre la concurrence dans un monde globalisé. La chasse aux sans-papiers ne serait-elle pas une manière de masquer l’alliance objective de l’Etat et du patronat ?
Nous avons la chance de vivre dans une démocratie. Il y aura bientôt des élections européennes. C’est de notre responsabilité à tous d’accepter ou de refuser les politiques ou l’absence de politique qu’on mène en notre nom.
Rédigé le 29/12/2008 à 19:27


Suit le commentaire :
La civilisation est l'ensemble des traits qui caractérisent l'état d'évolution d'une société, tant sur le plan technique, intellectuel, politique que moral. La civilisation inclut donc une notion de progrès et s'oppose par définition à la barbarie, la sauvagerie.
La civilisation est niée dès qu’on tente de fonder un jugement ou une appréciation dans la seule relation affective, sans contrat éthique, sans espace réservé à la responsabilité. La civilisation est niée dès qu’on refuse l’aide et le soutien d’une seule personne. Et surtout, évitons d’évoquer ici l’humanisme qui finit de perdre son sens dans le discours galvaudé du politique.
Comment mobiliser la conscience des proches que nous sommes dans une société qui vit au rythme de la performance, à une nécessité biologique absurde (métro-boulot-dodo), sous le signe de l’anonymat généralisé et de la déresponsabilisation permanente. Pourtant cette société institue ce qui, à la fois, relie les êtres entre eux et leur permet de se distinguer. Les hommes peuvent ainsi tenter des relations pacifiées tout en se coltinant avec des enjeux forts. Puisque ce n'est pas la faute des autres (journalistes ou autres politiques), il s'agit bien alors d'une responsabilité commune et à partager. Mais, rassurez-moi, le mot partager n’est pas un gros mot ? Oui, car partager pour nombre d’entre nous est compris comme dépossédé, spolié, dépouillé voire le signe de l’abolition du territoire, de l’espace privé.
A mon sens, l’idée de solidarité doit recentrer notre projet de société. La cohérence de la conduite personnelle doit être recherchée. La coordination prégnante et conscientisée du comportement citoyen et de la responsabilité doit s’accompagner d’une réaction vraie par la révision de nos pratiques et de notre pensée. Car, "Avoir la terre en partage, aujourd’hui, dans les conditions économiques, environnementales et politiques du monde tel qu’il est" suppose la mise en œuvre d’une approche globale et non stigmatisée. Un continuum convenu, des comportements instinctifs que nous devons adopter tels l’empathie, la générosité et la solidarité. Ces valeurs pas très à la mode mais essentielles doivent venir soutenir notre guidance pour l'élaboration d’une révolution de notre pensée, de notre culture via un nouveau projet sociétal. Car, c'est par l'échec de la perpétuation de nos comportements de génération en génération que le mode de vie de l'être humain des civilisations occidentales est aujourd'hui aussi peu adapté à la vie sur Terre.
Néanmoins et depuis le néolithique d’autres savaient :
"Regardez mes frères, le printemps est venu, la terre a reçu les baisers du soleil et nous verrons bientôt les fruits de cet amour. Chaque graine est éveillée, et de même, tout animal est en vie. C'est à ce pouvoir mystérieux que nous devons nous aussi notre existence. C'est pourquoi nous concédons à nos voisins, même nos voisins animaux, autant de droit qu'à nous d'habiter cette terre.Cependant écoutez-moi mes frères, nous devons maintenant compter avec une autre race, petite et faible quand nos pères l'ont rencontrée pour la première fois, mais aujourd'hui, elle est devenue tyrannique. Fort étrangement, ils ont dans l'esprit la volonté de cultiver le sol, et l'amour de posséder est chez eux une maladie. Ce peuple a fait des lois que les riches peuvent briser mais non les pauvres. Ils prélèvent des taxes sur les pauvres et les faibles pour entretenir les riches qui gouvernent. Ils revendiquent notre mère à tous, la terre, pour eux seuls et ils se barricadent contre leurs voisins. Ils défigurent la terre avec leurs constructions et leurs rebuts. Cette nation est comme le torrent de neige fondue qui sort de son lit et détruit tout sur son passage."Tatanka Yotanka, ou Sitting Bull, grand chef Sioux
Sans autres commentaires car au bout du compte et comble du paradoxe nous sommes parfois amenés à défendre l’état actuel du système comme si nos idéaux avaient été réalisés.
Rédigé par: G.Villan
le 30/12/2008 à 11:11
http://philosophie.blogs.liberation.fr/noudelmann/2008/12/un-avion-pour-k.html

lundi 29 décembre 2008

LES PILULES DU BIEN-ETRE.


NOUVEL OBSERVATEUR. Nº2303. SEMAINE DU JEUDI 23 Décembre 2008.
Les progrès en ce domaine sont considérables. Sans les psychotropes, on assisterait à une explosion des suicides. Mais la molécule miracle, sans addiction ni effets secondaires, on ne l'a - heureusement ? - pas encore trouvée.
En 1932, dans «le Meilleur des mondes», Aldous Huxley inventait la toute première molécule magique capable d'agir sur l'âme : le Soma, généreusement distribué le soir, à la sortie des usines. Pour permettre à des travailleurs aliénés de supporter leur sort, en les plongeant dans une sorte de béatitude artificielle, dépourvue de tout fondement. Sans le savoir, Huxley avait créé le prototype parfait des anxiolytiques - juste de quoi attendre sans angoisse un lendemain pénible, et ainsi de suite. Privilège de la science-fiction, cette drogue était dépourvue de tout effet secondaire fâcheux. Inutile de le préciser, dans les laboratoires, une molécule pareille, on la recherche toujours, et - heureusement ? - on ne l'a pas encore trouvée.
Mais patience...
En 1952, la découverte du Rimifon (isoniazide) constituait une victoire sensationnelle dans le combat contre la tuberculose. Cet antibiotique, particulièrement efficace contre le bacille de Koch, allait vider les sanatoriums en guérissant les tuberculeux. Toutefois, durant ces convalescences inespérées, on allait noter aussi un changement inattendu dans l'attitude des patients : ils retrouvaient soudain une joie de vivre qu'on ne pouvait pas expliquer par la seule disparition de leurs bacilles. Meux que la santé, ils recouvraient une appétence tous azimuts, y compris sexuelle - suscitant à l'occasion les protestations du personnel infirmier (et sur tout des infirmières), choqué par certaines privautés. Sans l'avoir voulu, les chimistes concepteurs du Rimifon avaient inventé, en même temps, le tout premier des antidépresseurs médicamenteux.
Restaurer le goût de vivre
Nul doute d ailleurs que cette joie de vivre retrouvée a pu contribuer à la guérison, car, on va le voir, l'âme et le corps - la biochimie et le cerveau - sont toujours liés. Les effets antibactériens et antidépresseurs du Rimifon ne pouvaient que se renforcer l'un l'autre, tant est «évident le lien entre l'état de stress et la maladie», dit le docteur Mchel Hamon, du laboratoire de neuropsychopharmacologie (Inserm, faculté de médecine Pierre-et-Marie-Curie). Ainsi des rats de laboratoire sur lesquels on a induit des tumeurs cancéreuses : «Les tumeurs croissent beaucoup plus vite chez les animaux abandonnés seuls, dans des cages tristes. Tandis qu'elles progressent bien plus lentement quand on s'avise de distraire les rats, en leur fournissant des jouets, par exemple des billes colorées.» Les rats, comme les humains, adorent se distraire. Les éventuelles «pilules du bonheur» chimiques ne pourront jamais être qu'un succédané de la véritable joie de vivre, avec tous ses «stimuli sensoriels» naturels, dignes d'une sorte de label «bio». Toujours est-il que le Rimifon, toujours produit comme antituberculeux, n'a jamais été prescrit pour ses vertus psychotropes.
Après la découverte fortuite de ses effets psychologiques, les chercheurs se sont cependant empressés de disséquer cette molécule, pour en exhiber les fonctions psychothérapeutiques. D'où la mise au point, en 1961, de l'iproniazide, le premier «inhibiteur des monoamine-oxydases» (Imao). Lequel allait donner naissance à d'innombrables antidépresseurs et neuroleptiques (comme la chlorpromazine) et permettre, par exemple, «la resocialisation spectaculaire de beaucoup de schizophrènes». Evidemment, on a cherché à savoir comment cela se passait dans le cerveau, comment ces molécules agissaient. C'est ainsi qu'on a découvert le «circuit de la récompense» (désir, action, satisfaction), qui implique trois neuromédiateurs principaux : dopamine, sérotonine, noradrénaline. Lesquels doivent agir d'une façon concertée, tous nos malheurs psychiques provenant de leur déséquilibre. En principe, les médicaments de l'esprit sont conçus pour moduler sélectivement l'action de ces neuromédiateurs, en agissant sur les récepteurs correspondants. Une meilleure connaissance de ces mécanismes délicats a permis la création de médicaments plus performants. Ainsi, les antidépresseurs dits tricycliques ont été supplantés par les «inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine», comme la fluoxétine (le célèbre Prozac). Pour 2009, on nous annonce une nouvelle génération d'antidépresseurs, l'agomélatine (Valdoxan).
Ces produits ont pour effet de restaurer le goût de vivre, en combattant l'«anhédonie», qui se définit par «l'incapacité à rechercher et à éprouver du plaisir». C'est pourquoi les sociétés modernes en ont tellement besoin. Car, dit le docteur Mchel Hamon, «nous vivons dans un monde de plus en plus anxiogène et «dépréssiogène», marqué par l'isolement social, l'urbanisation, la frustrante virtualité des contacts par internet - à l'opposé du village d'autrefois, de ses liens familiaux au sens large, et de ses solidarités de voisinage, même s'il convient de ne pas nier l'amélioration globale des conditions de vie aujourd'hui». De fait le mode de vie d'autrefois présentait aussi ses désagréments... En tout cas, selon l'OMS, à l'échelle planétaire, la dépression constitue déjà la quatrième «cause de morbidité» (c'est-à-dire de maladie) chez la femme. Il est statistiquement prévu qu'elle passera au premier rang à l'horizon 2020 - toujours pour la femme (l'homme, on ignore pourquoi, est un peu moins concerné). Il faut donc redouter une explosion du recours aux antidépresseurs et tranquillisants, dont les Français sont, depuis longtemps, les premiers consommateurs mondiaux, avec une progression de 7% par an.
Les centres du plaisir
C'est que, dit Michel Hamon, «les médicaments constituent le moyen le moins coûteux de traiter la dépression». Il vaudrait certes mieux recourir à des soins psychiatriques prodigués par d'excellents praticiens, ou, mieux, s'en sortir avec des contacts humains chaleureux. Mais cela ne se trouve pas si facilement, et la chimie apparaît souvent comme la moins mauvaise solution. «Sans les antidépresseurs, on assisterait à une recrudescence des suicides», ajoute le spécialiste.L'effet des molécules est relativement lent, ne se manifestant qu'après deux ou trois semaines. Pourquoi cette lenteur, alors que l'aspirine ou les antibiotiques agissent tout de suite ? Cela reste un mystère, tenant à la nature du cerveau, qui a besoin d'un certain temps pour établir les liaisons neuronales requises. Pour une satisfaction intense et immédiate, faudrait-il recourir aux drogues - licites ou pas, comme la cocaïne, l'héroïne, l'ecstasy, le cannabis, l'alcool, le tabac... ? Alors on court-circuite les récepteurs des neuromédiateurs pour «taper» directement sur les centres du plaisir. Avec l'avantage d'une sorte de satisfaction fulgurante. Et l'inconvénient d'installer une dépendance à ce plaisir instantané - que les neurophysiologistes refusent de confondre avec le bonheur, parlant plutôt d'une «suractivation du système hédonique». Toutes les drogues ont au surplus des tas d'effets secondaires plus ou moins redoutables sur lesquels nous ne nous étendrons pas, l'ecstasy étant même suspecté d'«une destruction irréversible des neurones, et pourrait engendrer la maladie de Parkinson». Bref, pour les pilules du bonheur, il faudra trouver autre chose.
Plaisir et dépendance
Dans le laboratoire de Mohamed Jaber et Marcello Solinas (CNRS, université de Poitiers), deux groupes de souris, rendues dépendantes à la cocaïne, ont été soumises à un régime de sevrage. Le premier groupe avait été maintenu dans le triste environnement d'une cage banale. Le second bénéficiait d'un «environnement enrichi», dans des cages de grande taille, avec de petites maisons, des jouets colorés et attractifs, une roue pour courir, des tunnels, etc. Résultat : grâce à l'«environnement enrichi», les souris ont facilement renoncé à la drogue. Dans une publication toute récente («PNAS», 27 octobre), les chercheurs en concluent sans surprise que «les conditions environnementales jouent un rôle important dans le traitement de la dépendance».
Au bonheur des rats
Cela peut sembler cruel car, dit un spécialiste, «le rat est un animal très propre, qui aime son confort peinard». Alors vous l'obligez à vivre dans la saleté, ne changez plus sa litière. Pas de doute, il déprime - au point de perdre son goût pour l'eau sucrée, dont il raffole. Ensuite, vous lui administrez un produit psychotrope bien choisi pour réduire son «anhédonie» - son incapacité à rechercher le plaisir. Avec les antidépresseurs, il reprend le goût de vivre, malgré l'inconfort de sa cage. C'est ainsi que l'on teste ces médicaments qui - à défaut de rendre heureux - permettent de supporter n'importe quoi.
Fabien GruhierLe Nouvel Observateur