vendredi 10 juillet 2009

LE MICROCREDIT EST-IL EN PASSE DE TUER LES PAYSANS INDIENS A PETIT FEU ?


LE COURRIER.CH.
Paru le Mardi 16 Juin 2009.
PROPOS RECUEILLIS PAR ISOLDA AGAZZI.
PAUVRETÉ - Le coordinateur d'Action de Carême en Inde fustige les effets pervers de la microfinance, un système très en vogue dans son pays, et prône un modèle à visage humain fondé sur une micro-épargne. Les Adhivasi et les Dalits représentent le quart de la population indienne. Endettés, ces autochtones et intouchables deviennent les esclaves des propriétaires terriens et n'ont alors plus accès à l'éducation, à l'eau potable, au logement et aux droits civiques au niveau local. Privés de leurs moyens de subsistance, ils sont poussés à la migration par les investissements étrangers dans les mines, les forêts et les agrocarburants. Cette mutation se solde par un nombre impressionnant de suicides. Action de Carême mène depuis seize ans un programme de micro-épargne dans plus de deux mille villages du Nord et du Sud de l'Inde. Son coordinateur national, Ajoy Kumar, met en exergue une approche avec une philosophie opposée à celle de la microfinance prônée par les agences internationales et les ONG.

Entretien.

Quelle est votre recette pour sortir les plus pauvres de la misère?

Ajoy Kumar: Nous aidons les Dalits et les Adhivasis à prendre leur destin en main, en créant des banques de graines, dans le Nord de l'Inde, et monétaires, dans le Sud. Une famille parvient à économiser dix kilos de graines par an, ou dix roupies par mois. C'est une somme très modeste, mais elle représente le premier pas vers la sortie de l'esclavage causé par les dettes contractées avec les usuriers et les propriétaires terriens. Ce montant représente le minimum qui peut être payé par les membres les plus pauvres et tout le groupe doit y participer.

Quels sont les résultats de votre action?

Les gens ont commencé à se libérer de la dépendance et à se battre pour leur droit à la terre, qui est l'objectif de notre combat. Au cours des trois dernières années, nous avons obtenu 350 pompes à eau de l'Etat et avons pu acheter 4000 hectares de terre. A mesure que les plus pauvres sortent de leur servitude, les salaires augmentent. Même fortement: ils étaient de dix roupies et sont aujourd'hui de vingt à trente roupies. Pour leur part, les femmes ont appris à revendiquer leurs droits et à s'organiser contre le viol et les violences. Les gens ont pu accéder à la nourriture subventionnée et aux cartes de rationnement. Ainsi, au bout d'une dizaine d'années, une communauté devient autonome, alors nous nous déplaçons dans un autre village.

A quoi sont affectés ces petits montants épargnés?

Ces petits montants servent à financer les besoins alimentaires, sanitaires et culturels, comme les mariages, les naissances et les enterrements. En trois ans, cette épargne peut libérer les plus pauvres de l'esclavage. Dans cette démarche, les lois sont de notre côté, car le servage est interdit en Inde.

En quoi le système de micro-épargne est-il fondamentalement différent du microcrédit?

Ce sont des prêts à des fins de subsistance, non pour des activités génératrices de revenu. Le système de micro-épargne n'a pas du tout vocation à faire fonctionner le marché. C'est toute la différence avec la microfinance. Ce business, lancé par les banques et les institutions de crédit, part du principe que les gens manquent de capitaux, et qu'il faut donc leur octroyer des crédits pour des activités commerciales et non de subsistance. Mais c'est oublier que les plus pauvres, notamment les paysans indiens, n'ont pas de potentiel en matière de 'business' parce qu'ils n'ont pas la mentalité du profit. Les institutions de microfinance et les ONG prônent le microcrédit aveuglément. Comment le système de micro-épargne peut-il interagir avec la globalisation? En aucune manière. La globalisation écrase les petits commerçants. Un exemple? La construction du métro allemand, à Bangalore. Ce chantier a éjecté du marché 20 000 petits commerçants locaux. Le gouvernement se défend en prétextant qu'il a accordé la licence à cause des accords commerciaux signés avec ses partenaires européens.

Quels sont les effets pervers du microcrédit en Inde?

Les pauvres prennent ces crédits parce qu'il s'agit d'argent facile. Mais lorsqu'ils sont très endettés, ils sont obligés d'émigrer pour échapper à un système qui les étrangle. Mais pas aux instituts de crédit, qui sont prêts à tout pour récupérer leur mise. Près d'Hyderabad, on a empêché l'enterrement d'un mort jusqu'à ce que sa famille rembourse sa dette... Dans ma région, deux filles ont été kidnappées pour les mêmes raisons.

Pour quelles catégories le microcrédit pourrait-il être une solution viable, selon vous?

Peut-être, dans certains cas, pour les paysans et les commerçants. Mais pour les plus pauvres, c'est la perte assurée. Les propriétaires terriens, au moins, font attention à leurs 'serfs' parce qu'ils en ont besoin. Mais les institutions de microfinance, non! Quand les gens ne remboursent pas, elles sortent les muscles. Beaucoup de paysans indiens se suicident à cause des microcrédits qu'ils ont contractés notamment pour acheter les semences OGM. Idéologiquement, la microfinance, c'est du business, pas un moyen de lutter contre la pauvreté. Le problème est que le gouvernement indien soutient le microcrédit. Il est à la mode, pas seulement en Inde, mais aussi en Europe. INFOSUD
http://www.lecourrier.ch/index.php?name=NewsPaper&file=article&sid=442726
 

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