L'antenne de Police par JACQUES M., CARDIOLOGUE.
27.04.09
Mercredi vers 17 heures dans une allée ensoleillée et calme du Parc de Monceau j'attends assis sur un banc, en charge de ma petite fille âgée de 8 mois qui dort dans sa poussette. J'attends le retour de ma fille de son travail.
Un peu plus loin, sur un banc, deux jeunes gens, garçon et fille, d'allure non conventionnelle, sans plus, bavardent tranquillement.
Surviennent deux agents de police à bicyclette, roulant lentement, et qui, voyant un des jeunes rouler une cigarette, fondent sur eux, hument la cigarette.
Hachich ? l'expertise sur le pouce ne parait pas concluante car abandonnant cette analyse ils entreprennent de fouiller avec autorité les affaires des deux jeunes : sacs, porte-documents, ouverture des paquets de cigarette, poches vidées. Pas de violence physique mais une exigence impérieuse qui ne permet pas le refus. Et pour terminer les emmènent au poste. Presque en souriant !
Les agents semblaient déçus de n'avoir peut être rien trouvé de "suspect".
Juste deux jeunes au soleil sur un banc public qui ne se bécôtent pas encore.
J'ai hésité à intervenir parce que cela signifie aujourd'hui risque d'être embarqué et garde à vue ; et je ne peux prendre ce risque avec ma petite fille.
Excuse à une petite lâcheté ? Ou retenue devant la Police par réflexe ?
Car que je rumine mon humiliation des jours précédents au moment de renouveler ma carte d'identité (déjà sécurisée) : né à Paris en 1941 de parents polonais, je suis déclaré Français dès ma naissance selon le droit du sol, non abrogé par Pétain, en attente du nouveau code de la nationalité, alors que mes parents sont déjà pourchassés comme juifs et que nous échapperons à la rafle du Vel d'Hiv.
"Il faut prouver que vous êtes Français" m'a-t-on dit à l'antenne de police puisque l'extrait d'acte de naissance indiquant la Pologne comme lieu de naissance pour mes parents (naturalisés en 1947), ne permet pas "d'établir mon appartenance à la nationalité française" et qu'importe si la République laïque m'a permis de devenir médecin français, si j'étais assez français pour mon service militaire et visiter l'Algérie, il m'a fallu exhumer ce papier jauni et fatigué de 1941 jamais ressorti pour que j'existe à 68 ans comme Français.
Ce mercredi je n'ai pas été contrôlé par la Police au Parc Monceau : je présentais bien et qu'importe, j'avais dans ma poche ma nouvelle carte d'identité de Français .
http://www.lemonde.fr/opinions/chronique/2009/04/27/l-antenne-de-police_1185730_3232.html
CE QUI M'INQUIETE C'EST CERTAINES REACTIONS (lesquelles à votre avis ?) :
stéphane m.
02.05.09 07h47
Concernant votre non intervention, vous avez bien fait, car il est interdit d'entraver un contrôle de Police... Pour le mélange dans votre texte de Pétain, de rafle du Vel d'Hiv, et sur le fait que l'on doit prouver que l'on doit être français... C'est ffectivement un minimum, car dans le passé, il y a eu des abus. Le ou les policiers qui vous ont dit cela n'ont fait que répondre à votre question. On voit à peine que vous êtes orienté dans vos propos... Sur ce bonne journée monsieur.
stéphane m.
02.05.09 07h43
Un mélange des genres nauséabond de l'auteur de cette article. Les fonctionnaires voient un ou deux jeunes rouler une cigarette. Ils décident selon vous ou du moins sous entendu que leurs tenues poussent aussi à faire un contrôle. Où est le problème ? A partir du moment où l'agent de Police pense qu'il existe une possibilité d'effectuer un contrôle, ils le font. Vous feriez quoi à leurs places ? Passer devant ? Soyons sérieux...
Jean-Marc D.
01.05.09 20h30
C'est de plus en plus effrayant de se demander si il faut plus se plaindre de la mise en place d'un régime autoritaire ou de la passive complicité de beaucoup de "bons Français"
Julien B.
01.05.09 15h52
Nous sommes prêts pour un régime autoritaire, ça ne fait pas un pli, et on peut même lire ici les réactions de certains qui sont prêts à y collaborer activement.
Le Mosellan
01.05.09 12h47
On peut toujours intervenir sur une action de police.C'est ainsi que ma femme a défendu,rue Serpenoise à Metz,une mendiante quelque peu bousculée par des agents.Ca s'est terminé par des "ça va!" de part et d'autre.Et c'est tout!..Ils ont bien vu qu'ils s'y sont pris maladroitement.De là à conclure qu'on est en régime policier,il n'y a que des cardiologues pour le faire.Et à trouver abondamment des échos.
Philippe B.
01.05.09 10h08
Peut-on signaler à ce correspondant que la carte nationale d'identité n'a été obligatoire que sous Vichy, pour repérer les juifs, précisément. Cette obligation (n')a été abrogée (que) en 1955. La seule obligation est de pouvoir justifier de son identité, ce par tous moyens.
Phil67
01.05.09 09h42
Le style de réponse du "Mosellan" interroge, car c'est ce style teinté de morale et de mise en doute face aux dires des autres qui permet n'importe quelle dérive, qui permet d'excuser n'importe quelle fouille et humiliation des autres, sauf quand cela arrive pour la personne elle-même qui alors explose et exige des excuses. Le style de personne fière qui ne vit que pour elle, hors de la collectivité et qui, en cas de problème, voudra bénéficier de la protection de cette collectivité.
Claire
30.04.09 19h18
En vérité, je peux "comprendre"; mon nom est étranger, et je sais que ma nièce a eu du mal avec ses papiers : elle est née en Iran d'un père français, lui-même né en Algérie d'un père français par le droit du sol. Ce qui m'étonne, c'est qu'on fasse tout un plat de la nécessité de justifier de sa nationalité. Je n'y vois ni "humiliation", ni "discrimination" (etc.) : seulement un corollaire de la chance que j'ai d'être française, et d'un pays où l'on n'entre pas comme dans un moulin.
dimanche 3 mai 2009
mercredi 29 avril 2009
PROUDHON, PERE DE L'ANARCHISME ? ?
Pierre-Joseph Proudhon, le père de l'anarchisme ?Proudhon Pierre Joseph, fils d'un tonnelier et d'une cuisinière, il naît à Besançon en 1809 sous le règne de Napoléon 1er . De tous les théoriciens socialistes du XIXe siècle, il est le seul à être d'origine populaire. Il mourra à Paris, en 1865, quelques années avant la Commune. En 1820, une bourse lui permet de faire des études au collège de Besançon. Seul pauvre parmi les riches, les vexations sont courantes, ce qui ne l'empêche pas de remporter de nombreux prix d'excellence. A 17 ans, il devient ouvrier typographe pour aider financièrement ses parents. Il profite de son métier et de ses loisirs pour faire des études de philologie en comparant les versions grecques, hébraïques, latines et françaises de la Bible et rédige un ouvrage sur les " Catégories grammaticales " -qu'il reniera par la suite- qui attire l'attention de certains membres de l'Académie de Besançon.En 1838, celle-ci lui attribue une bourse qui lui permet, à 29 ans, de passer son baccalauréat et de poursuivre des études supérieures. En 1839, Proudhon fait paraître son premier ouvrage connu, " De la célébration du dimanche " puis, l'année suivante, " Qu'est-ce que la propriété ?" Sa fameuse formule " La propriété, c'est le vol " le rend célèbre dans le monde entier mais décide l'Académie à lui retirer sa bourse en raison des polémiques suscitées.
Ce premier mémoire sur la propriété sera suivi de deux autres qui le conduiront devant la cour d'assises. Le jury, se déclarant incompétent pour juger de questions "scientifiques", l'acquitte. La propriété pour Proudhon est avant tout la possibilité qu'à celui qui détient un capital d'acheter (dans le cas de l'esclavagisme) ou de louer (dans le cas du fermage ou du salariat) des êtres humains. La propriété, c'est " l'exploitations de l'homme par l'homme ". Le prolétariat n'étant pas "un Dieu qu'il faut adorer mais un mal qu'il faut détruire", Proudhon se prononce pour la propriété des moyens de production par les travailleurs eux-mêmes. Il se pose ainsi comme père de l'autogestion ou, pour employer sa terminologie dans " Les Confessions d'un révolutionnaire ", de la gestion directe.D'autre part, Proudhon développe ce qui deviendra l'un des concepts fondamentaux de sa sociologie, celui des forces collectives, irréductibles aux forces individuelles. L'organisation sociale qu'il faut, non pas inventer, mais découvrir dans la société elle-même, devra respecter cette pluralité des individus comme des collectivités. La situation matérielle de Proudhon est plus que précaire. Il devient "fondé de pouvoir" d'une entreprise de péniches que viennent de créer à Lyon des anciens amis de collège. Résidant souvent à Paris, il rencontre de nombreux intellectuels français, allemands et russes, en particulier Grün, Bakounine, Herzen et Marx. Ce dernier désirait que Proudhon soit le représentant français d'un organisme de propagande internationale qu'il essayait de mettre sur pied. Le refus de Proudhon sera à l'origine d'une haine que Marx conservera jusqu'à sa mort et qui le conduira à publier des écrits injustes, calomnieux, injurieux et d'une mauvaise foi extrême. Proudhon publie alors deux ouvrages importants "La création de l'ordre" en 1843 et les "Contradictions économiques" (où " Philosophie de la misère ") en 1846 dans lesquels il définit sa dialectique, rejette tout à la fois le spiritualisme et le matérialisme et cherche une méthode d'analyse qui permettrait d'appréhender la diversité sociale dans tous ses détails. Il reproche, entre autres, à l'économie politique classique, d'ignorer qu'elle n'est qu'une partie de la science sociale, c'est-à-dire qu'elle n'est possible que comme sociologie. En 1847, Proudhon décide de quitter son poste à Lyon pour devenir journaliste. Après bien des déboires, il réussit à fonder un quotidien, "Le Peuple", qui deviendra "Le Représentant du peuple", puis "La Voix du peuple" et, à nouveau, "Le Peuple" suite aux divers procès et interdictions successifs.
Février 1848, la monarchie est à nouveau mise à bas. La République est proclamée. Aux élections du 8 juin 1848, Proudhon est élu député.Il incarne l'extrême-gauche de la révolution de février. Il critique violemment les décrets du gouvernement provisoire -en particulier ceux relatifs à la création d'ateliers nationaux- et nie sa compétence révolutionnaire. La grande majorité de ses collègues le regarde avec hostilité. Fin juin, le peuple de Paris se lève contre ce gouvernement qu'il a mis en place et qui s'avère incapable d'améliorer la situation sociale.La répression des républicains est féroce. Proudhon n'a pas souhaité cette insurrection car, se réalisant sans " idée générale ", elle ne pouvait déboucher sur une révolution.Lors des journées sanglantes, il est néanmoins le seul, à l'Assemblée, à prendre fait et cause pour les insurgés. Son discours de juillet 1848 réclame tout d'abord clémence et aide aux travailleurs parisiens. Suite au rejet des députés, il oppose alors le prolétariat à la bourgeoisie. Proudhon affirme que le premier instaurera un ordre nouveau et procédera à une "liquidation" en se passant des moyens légaux. La guerre de classes entrait pour la première fois dans l'enceinte sacrée, l'Assemblée lui inflige un blâme motivé, à l'unanimité moins deux voix: la sienne et celle d'un canut lyonnais. Lorsque Louis-Napoléon Bonaparte est élu président de la République, en décembre 1848, Proudhon se déchaîne. Ses articles sont si violents et insultants qu'il est condamné à trois ans de prison dès mars 1849 et ne seront pas reproduits dans les " Mélanges (articles de journaux 1848-1852 par P.-J. Proudhon) " en 1868. Entre-temps, il avait essayé de créer une Banque du peuple dont le but était d'instaurer le crédit gratuit afin que les prolétaires parviennent à leur indépendance vis-à-vis des propriétaires. La prison mettra fin à l'expérience. Incarcéré, il écrit " Les Confessions d'un révolutionnaire " et " idée générale de la révolution ", deux ouvrages dans lesquels il développe ses positions antiétatistes et anticommunistes, "gouvernement de l'homme par l'homme". Libéré en juin 1852, Proudhon est de nouveau condamné à trois ans de prison, dès la parution, en 1858, de son "De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise", ouvrage fondamental dans lequel il résume l'ensemble de ses premières recherches à travers un combat général contre la religion et, plus généralement, contre tout mysticisme, " adoration de l'homme par l'homme ". Il s'exile en Belgique où il restera jusqu'en 1862. Le fédéralisme s'impose de plus en plus à lui comme solution révolutionnaire d'organisation des sociétés. Cette idée s'oppose tout à la fois aux régimes en place et aux positions de la gauche qui combat alors pour l'unification de l'Italie ou la reconstruction d'un Etat polonais. La maladie l'empêchera de totalement développer ses conceptions. C'est néanmoins en puisant dans " La Guerre et la paix " et " Du principe fédératif " que les théoriciens du mouvement anarchiste qui succéderont à Proudhon élaboreront une théorie fédéraliste libertaire. La dernière année de sa vie sera consacrée à sa " Capacité politiques des classes ouvrières " qui deviendra le catéchisme du mouvement ouvrier français. Sévère réplique à un groupe de proudhoniens modérés qui souhaitait présenter des candidatures ouvrières indépendantes aux élections, Proudhon en préconise le boycottage et prêche une pratique de séparation absolue.
Père de l'anarchisme, de l'autogestion, de la dialectique moderne, du fédéralisme intégral, de la sociologie... Proudhon est indéniablement le penseur français le plus important du XIXe siècle.Mais, inlassable agitateur d'idées, pourfendeur de tout dogmatisme, de tout a priori, son nom laisse une odeur de souffre au nez des bien-pensants de tous bords qui s'attachent à ce que son oeuvre demeure méconnue.
http://increvablesanarchistes.org/articles/biographies/proudhon_pj.htm
mardi 28 avril 2009
ADIEU DIEGO, ANARCHISTE ESPAGNOL.
26/04/2009Adieu Diego, anarchiste espagnol
Abel Paz est mort au début avril à Barcelone. Paz, dont le vrai nom était Diego Camacho, était connu pour quelques livres à la gloire des anarchistes espagnols dont il était et surtout pour sa biographie de Buenaventura Durruti, le leader de légende des Nosotros, le groupe des noirs et rouges le plus actif des années 30 et le premier chef du front d'Aragon, tué à Madrid en novembre 1936... Abel Paz avait 88 ans ou à peu près.
Et il avait été le héros d'un beau documentaire de Frédéric Goldbronn, Diego, qui sera présenté le 29 mai aux Ateliers Varan à Paris lors d'une soirée hommage avec Jean-Louis Comolli et bien d'autres personnes qui ont connu le dit Diego.
En hommage à ce bonhomme éruptif et attachant, héros de cinéma et auteur d'un livre légendaire, je joins à ce post un article que j'avais écrit il y a huit ans pour Libération. Voici:
Samedi 3 mars 2001, à Gérone, la section locale de la CNT, Confédération nationale du Travail organise un débat avec Abel Paz sur l'anarchisme. La réunion a lieu Carrer Rutlla dans un joli local de plain-pied, de style années 30, squatté par les libertaires du cru et surmonté d'un timide drapeau noir. A six heures et demie les participants au débat évacuent le café d'en face, le bar Pencil. Ils sont dix-neuf, pratiquement tous ont entre vingt et trente ans, quelques-uns les oreilles percées de nombreux anneaux, une punk, deux garçons aux cheveux très longs, deux autres aux cheveux très courts, tous le visage sympathique. Mais cela ne fait pas grand monde en face d'Abel Paz, le biographe de Durruti.
Pour présenter le bonhomme, le vieux lutteur de 80 ans, qui fume ses cigarettes brunes à la chaîne dans son coin, pour présenter aussi l'histoire du mouvement, pour faire revivre pendant cinquante minutes la CNT-FAI de 1936, l'animateur a choisi de passer un film du français Frédéric Goldbronn: Diego, qui s'intitule ainsi parce que le véritable nom d'Abel Paz est Diego Camacho.Ce très beau film très simple commence par une histoire que raconte Diego avec sa voix cassée d'Espagnol gros fumeur.
A la sortie de la prison en 1953, où il a passé de longues années, il va voir sa mère à Barcelone et l'emmène à Sitges, station balnéaire, proche de la capitale catalane. Il lui paie un week-end à l'hôtel, le premier de la vie de cette femme qui a toujours été pauvre, a fait des ménages, a élevé cinq fils dont quatre ont été tués. Diego se souvient de ces jours passés au bord de mer sous le soleil avec sa mère, de la surprise de celle-ci quand on a voulu lui servir le café au lit.
Paz dans le film raconte aussi comment seize ans plus tôt, sa vie du jeune homme né en 1921 à Almeria a changé. C'était le 18 juillet 1936. L'armée du Maroc vient de se soulever contre le gouvernement de front populaire. Tout le monde attend que les casernes de l'Espagne entière se rallient à ce pronunciamento. A Barcelone, sur la place Jaume 1er, celle où la mairie fait face au palais de la Generalitat, le gouvernement de Catalogne, Diego, jeune apprenti, manifeste avec des milliers d'autres anarcosyndicalistes. Ils réclament des armes pour se défendre contre le coup fasciste. On ne leur concède que de vagues promesses. Alors certains prennent les armureries d'assaut. D'autres allègent des gardes de nuit de leur pistolet. Et le 19 au matin, quand les troupes du général Goded sortent de la caserne de Pedralbes pour investir la ville au nom des généraux Franco, Mola, Sanjurjo, ils ont devant eux une foule très mal armée mais très en colère et décidée à en découdre. Sur les toits des tireurs canardent les uniformes à l'aide de fusils de chasse. L'élan est spontané. Il est ensuite canalisé par des meneurs de la Confédération nationale du travail, la grande centrale anarcosyndicaliste.
S'illustrent alors Francisco Ascaso (à droite), qui perdra la vie dans la journée en attaquant une caserne, Juan Garcia Oliver, qui va devenir le patron des milices de Catalogne et Buenaventura Durruti, le plus célèbre des combattants anarchistes (à gauche). "Trois secondes suffisent parfois à donner un sens à une vie, là ce furent presque trois jours qui m'ont marqué à jamais comme ils ont marqué des centaines de milliers d'autres personnes." explique Abel Paz. Le général Goded se rend. Barcelone est aux mains des ouvriers en armes. Il y aura évidemment des excès, des églises seront brulées, mais surtout la ville va apprendre la fraternité. Les barricades se fédèrent. "Toutes n'étaient pas stratégiques, mais elles étaient importantes car elles demandent la participation de chacun. Ce fut de nouveau comme cela au Quartier latin en mai 68." Dans un livre il a qualifié les barricades de drapeaux de pavé.Elles ne seront abandonnées que pour permettre aux combattants de partir vers le front d'Aragon. Ils s'en iront avec le sourire, la fleur au fusil, avec un armement peu adapté derrière Buenaventura Durruti. "J'ai demandé à partir moi aussi, mais on m'a refusé cet honneur. Tu n'es pas en âge de mourir m'a t-on dit. Tu es en âge de construire l'avenir..."Et à Barcelone cet avenir se construit avec ferveur. Les transports publics sont remis en marche sans intervention d'une quelconque direction. "Nous n'avions besoin d'aucun patron et nous le montrions, nous en étions particulièrement fiers." De nombreuses entreprises sont collectivisées. Paz-Camacho se souvient de l'ambiance incroyable qui régnait alors à Barcelone. Et dont Orwell devait lui aussi témoigner dans Hommage à la Catalogne: "L'aspect saisissant de Barcelone dépassait toute attente. C'était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière était en selle... Tout cela était étrange et émouvant...il y avait là un état de choses qui m'apparut sur le champ comme valant la peine qu'on se battit pour lui..."
Pour être à la hauteur de ces rêves qui semblent devenir réalité, Camacho et quelques copains créent une association, celle des Don Quichotte de l'idéal.Bientôt sous la pression des Staliniens, ce Barcelone des coopératives et l'Aragon des collectivités paysannes ne seront plus qu'un souvenir. En mai 1937, la tension entre communistes et cénétistes est telle qu'une guerre civile dans la guerre civile éclate dans la capitale catalane. Barricades de nouveau. "J'avais un fusil mais je n'aurais pu tuer personne. J'ai tiré en l'air." Les camarades de la Pasionaria n'auront pas ces états d'âme. Ils se débarrasseront des alliés des anarchistes, les Poumistes (du POUM, Parti ouvrier d'unification marxiste, organisation léniniste anti-stalinienne), assassineront Andreu Nin, leur dirigeant le plus célèbre. Ils bordureront ensuite tellement les anarchistes que leur rêve deviendra cauchemar. La défaite viendra bientôt pousser un camp révolutionnaire épuisé vers l'exil ou la mort.
En 1939, Abel Paz et quelques amis passent les Pyrénées et se retrouvent dans un camp de prisonniers, à Bram. C'est sur cette période que se termine le film de Frédéric Goldbronn.
Mais la vie de Paz a bien sûr continué. Il a repris la lutte, connu les prisons franquistes où il a lu beaucoup et qui furent un peu ses universités. Puis ce fut l'exil de nouveau. En 1960, écrit-il plus tard, "je fus admis dans un sanatorium pour suivre un traitement, à cause d'une vieille lésion pulmonaire contactée lors de mes longues années de prison... dans le sanatorium, il y avait une excellente bibliothèque... La lecture m'avait toujours passionné... J'ai notamment lu tous les livres que comptaient la bibliothèque sur l'histoire de l'Espagne et plus particulièrement ceux à propos de la guerre civile. Je pus ainsi vérifier que l'unique version offerte au lecteur, de notre guerre, était la version stalinienne." Une camarade à qui il se confie lui explique "que l'absence de livres contredisant la version stalinienne de la guerre d'Espagne était due à la pression des intellectuels proches ou membres du parti communiste sur les maisons d'édition".Paz veut écrire alors l'histoire sous l'angle anarchiste, son amie lui conseille de plutôt travailler sur la biographie de Buenaventura Durruti."A cause du rôle que celui-ci avait joué dans l'histoire sociale de l'Espagne. Je suivis son conseil et à partir de ce moment je travaillai d'arrache-pied sur le sujet. Bien m'en prit de me hâter, car cela me permit de contacter des personnes très âgées, mortes depuis, lesquelles auraient emporté les secrets de leurs vies, clandestines la plupart du temps, dans leurs tombes."
Pour écrire ce livre, Paz contacta des témoins au Mexique, à Cuba, au Pérou, en Argentine, en Uruguay, au Chili, en Allemagne, en Belgique, en Suède, en France et en Espagne. Le livre parut en 1972 chez un tout petit éditeur.
Après le film, on a allumé la lumière. Les jeunes ont posé des questions. Pas sur le passé illustre de la CNT, quand la confédération comptait des centaines de milliers de militants, 180 000 rien qu'à Barcelone en 1936. Aujourd'hui c'est un vieux souvenir. A Gérone, les dix-neuf présents en sont parfaitement conscients. Même trop. "Que peut on faire? Les gens ne pensent qu'à rentrer chez eux, regarder la télévision. Ils ne discutent pas, n'écoutent pas ce que nous avons à leur dire. Ils sont esclaves mais aussi complices de leur esclavage", dit l'un. "Et les ouvriers sont racistes", dit un autre, assis sous une affiche qui proclame la solidarité des jeunes Catalans avec les sans-papiers.Eteignant un clope pour en allumer un autre, Abel Paz ne dira pas "de mon temps". Il sait combien l'époque a changé, et il veut redonner du cœur au ventre à ces petits. "Quand vous allez au café, quand vous rencontrez des gens vous voyez bien qu'ils sont malheureux. Et vous savez bien aussi qu'ils le savent. Vous voyez bien que ce qui manque aujourd'hui entre les gens c'est la communication. C'est à vous de la rétablir. Quand les gens échangeront de nouveau sur leur vie, ils n'accepteront plus leur sort. Il faut discuter avec les gens, sans acrimonie, avec modestie. Rétablir la communication c'est important. Moi à Barcelone, quand je vais au bistrot, je m'assieds presque toujours à la table où il y a quelqu'un qui déjeune seul. Le serveur peut tiquer. S'il demande à la personne que je rejoins son avis, elle est toujours d'accord. Rompre la solitude des gens c'est déjà beaucoup. Parler de tout et de rien avec eux, c'est énorme.Les jeunes libertaires présents écoutent avec étonnement ce grand-père leur donner quelques leçons de vie. Ils se mettent à discuter entre eux. "On est trop dans la proclamation. Crier vive l'anarchie! comme cela, sans rien d'autre, c'est idiot. Il faut mettre des contenus concrets dans le slogan", dit l'un qui continue: "il faut cesser de seulement dénigrer, il faut proposer des choses."Un type chevelu lui répond: "il faut quand même critiquer la société dans laquelle on vit. On ne peut pas laisser dire n'importe quoi." Un autre explique. Dans mon village on est trois maçons, il y a deux céramistes, un charpentier. Il faudrait qu'on se constitue en coopérative. On se paierait pareil. Ce serait les semences d'une société débarrassée du capital.Abel Paz demande aux jeunes si ils lisent, si ils lisent assez. La réponse de certains est négative. "Je me demande comment on peut vivre sans livres. Comment on peut réfléchir sans dévorer des livres, des romans, des enquêtes, des livres d'histoire ou de philosophie. Tout est bon. Organiser un atelier de lecture avec discussion de certaines pages. Le sens critique est ce qui manque le plus en Espagne aujourd'hui. De tenter de le rétablir, c'est un acte révolutionnaire", dit il avant de s'allumer une autre cigarette.
Quatre jours plus tard, en fin de matinée, Abel Paz fumait encore un de ses ducados achetés dans un tabac du quartier de Gracia, son quartier. Dans son petit appartement d'un premier étage de la carrer Verdi aux murs recouverts d'affiches, catalanes, anarchistes, et de bibliothèques rustiques parfois boiteuses mais toujours surchargées de bouquins, il évoque la politique de la République au Maroc, le sujet de son dernier livre paru. La cuestion de Marruecos y la Republica espanola raconte en effet un épisode peu connu de la guerre d'Espagne dont les conséquences auraient pu être majeures:Dès juillet 36, la CNT avait l'intention de permettre aux Marocains de la zone espagnole (Ceuta, Mellilla, une partie du Rif) de déclarer leur indépendance. Cette initiative aurait eu le triple avantage: un, d'ouvrir un front à l'arrière des troupes franquistes ; deux, de les priver de leurs régiments de soldats maures et surtout de répandre le bon exemple, celui de la décolonisation en Afrique. Ce qu'Aurelio Fernandez, un des cénetistes chargés à l'époque de négocier ce nouveau cours, qualifiait vingt-cinq ans plus tard de "blessure mortelle infligée aux puissances colonisatrices" fut acceptée par le pouvoir catalan, dominé il est vrai par les anarcho-syndicalistes. Mais fut rejeté par les gouvernements de Madrid et plus personnellement par Largo Caballero (à droite)."Objectivement le gouvernement républicain se fit complice des franquistes" dit Paz. "Et encore, Franco fut plus intelligent que les républicains. Dès qu'il comprit ce qui se tramait, il s'empressa de permettre aux élites marocaines de publier un journal en arabe, le premier jamais autorisé dans ces colonies. Et comme le Comité d'action marocain était des plus timorés, et qu'il avait compris qu'il fallait mieux collaborer avec ce camp qui savait ce qu'il voulait, cela lui suffit. Le gouvernement dirigé par les socialistes avait eu l'occasion, il l'avait laissé passer."D'après Paz, les anarchistes étaient conscients de ce qui se pouvait se jouer là-bas. Ils se méfiaient depuis toujours de la France et de l'Italie. De ces classes ouvrières qui s'étaient laissés traitées en mineures par des partis marxistes. La stratégie des anarchistes espagnols était plus orientée vers l'Afrique du nord, vers Tetouan, Mellilla. Dès 1931, dès l'instauration de la république, la CNT avait facilité l'entrée des Maures dans les syndicats, en se battant sur le mot d'ordre à travail égal salaire égal entre immigrés et espagnols. "La France n'était pas d'accord avec cette indépendance du Maroc. Elle avait peur que la liberté laissée au Maroc espagnol s'étende à son Maroc à elle puis à l'Algérie. Les Anglais avaient peur eux que les Palestiniens s'enhardissent. Tous ils ont fait pression sur Largo Caballero, qui a donc commencé par refuser les propositions de la CNT."Abel Paz élargit le propos. "Il faut quand même se souvenir que si Franco et ses amis se sont soulevés ce n'est pas parce qu'ils redoutaient ou détestaient la République. Il y avait parmi eux pas mal de républicains. C'est pour écraser un mouvement révolutionnaire qu'ils ont pris les armes. Et sur cette question ils avaient l'accord de beaucoup de monde pas seulement des nazis et des fascistes. Toutes les bourgeoisies du monde étaient contre la révolution en Espagne. L'avion rapide que Franco a pris des Canaries pour rejoindre ses troupes, c'est un avion anglais, que les Anglais ont livré."Il faut reprendre l'histoire de la guerre d'Espagne à zéro, raconte encore Paz, en rompant avec la vision qu'ont imposée les gens de la gauche modérée et les staliniens. En oubliant tout ce qui existait avant la guerre d'Espagne, en calquant des problématiques issues de la Deuxième Guerre mondiale sur un confit qui était d'une autre espèce." "Que ce se serait-il passé si le prolétariat français avait maintenu ses exigences, s'il n'avait pas abandonné ses occupations du printemps 36 ?" "Tout aurait sans doute changé. Même en URSS. Si Staline a frappé si fort cette année là, dans les fameux procès de Moscou c'est qu'il a senti le vent du boulet de la révolution passer très près." "En Espagne, le système libéral avait failli et la question était Revolution ou Fascisme. Après la défaite, un chapitre de l'histoire du monde est définitivement clos. Un autre chapitre s'ouvre."Quand on lui pose une question sur le manque de mémoire historique des Espagnols, Paz répond que quarante ans de fascisme laissent obligatoirement des traces. "La peur a longtemps été la compagne quotidienne des gens ici. Et ils la ressentent encore. Même les gosses de 18 ans qui n'ont rien connu de tout cela, ont hérité de ce patrimoine. Du coup les gens ne veulent plus rien savoir de leur passé et c'est tragique. Car sans passé il n'y a pas d'issue au présent."Il raconte comment il y a peu de temps, les socialistes ont présenté une loi pour la réhabilitation des maquisards anti-franquistes et comment cette demande fut refusée par la majorité du Parti Populaire, le parti d'Aznar qui, au contraire, a célébré la mémoire d'un chef de la police du pays basque tué en 1967, sous Franco. "Nous vivons encore dans l'esprit du franquisme", conclut Paz. "C'est d'ailleurs normal, puisque ceux qui nous dirigent aujourd'hui sont les enfants des vainqueurs de 1939 avec de l'argent en plus."Tirant sur sa cigarette, le regard baissé dans on ne sait quelle remémoration du passé, le vieil homme ajoute: "Certains jeunes d'aujourd'hui peuvent se dire anarchistes, essayer de réssusciter la CNT, ce n'est plus pareil. Il n'y a plus de presence anarchiste en Espagne. En 1977, un an après le rétablissement d'un certain nombre de libertés démocratiques en Espagne, la Confédération a organisé un grand rassemblement à Montjuic. il y avait 400 000 personnes. J'ai alors dit à Abad Santillan (dirigeant historique de la CNT, à droite): "Mes enfants c'est le moment de nous dissoudre, cela fera au moins un enterrement de première classe." "Personne n'a compris ce que je disais. Et pourtant il était facile de comprendre que la CNT était morte en Espagne. Au moins si nous l'avions dissoute ce jour-là, c'eut été un coup surréaliste.""Aujourd'hui les gens ne veulent pas entrer dans une organisation. Ils ne veulent pas dépendre de décisions prises par d'autres. Même la forme fédérative des anarchistes leur semble trop lourde. Et sans doute ont-ils raison. La crise des organisations qui touche aussi l'Etat est une crise essentielle. Et pourtant il existe un courant de pensée libertaire, fort notamment chez les intellectuels, mais il n'a rien à voir avec la CNT aujourd'hui."Rue Verdi, pas loin de chez Paz, il y a une belle bodega avec des grands tonneaux vernis et des petites tables de bois, un petit local sympathique où l'ancien apprenti insurgé de juillet 1936 aime de temps en temps boire un verre. Parfois il se sent un peu seul. "Je n'ai plus d'amis par ici. Il n'y a plus que mon frère qui habite par là."
EDOUARD WAINTROP
Abel Paz, La cuestion de Marruecos y la republica espanola, fundacion de estudios libertarios Anselmo Lorenzo.Abel Paz, Buenaventurra Durruti 1896-1936, Les éditions de paris, Max Chaleil, 500 pages, 148F
Rédigé le 26/04/2009 à 09:28 dans le cinéma des anarchistes
Rédigé le 26/04/2009 à 09:28 dans le cinéma des anarchistes
http://cinoque.blogs.liberation.fr/waintrop/2009/04/diego-est-mort.html
dimanche 26 avril 2009
LA VIE PRIVEE, UN PROBLEME DE VIEUX CONS ?
DEBAT.
La vie privée, un problème de vieux cons ?InternetActu 17.03.09 16h29 • Mis à jour le 20.03.09 08h45
Il faudrait donc en finir avec l’idée de la vie privée, ne serait-ce que parce que le droit à la vie privée, tout comme les mesures techniques de protection (DRM, censées brider l’utilisation faite de tels ou tels fichiers), ne sont jamais que des tentatives, vaines, d’enrayer la libre circulation et le partage des données.
“Si nous croyons en l’individu, si nous croyons que nous nous définissons essentiellement par les réponses que nous recevons de notre environnement et des gens qui nous entourent, alors l’intimité est une illusion qui n’est pas nécessaire.
Il faut repenser ce qu’est un être humain ! Pouvons-nous dépasser l’idée obsolète que représente la vie privée, la sphère privée, et prendre le risque d’essayer de vivre avec l’idée que la vie privée n’existe plus ? Certains en souffriront, d’autres iront également en prison, mais c’est peut-être le prix à payer pour bâtir un nouveau siècle des Lumières.”
Mais peut-on bâtir un nouveau Siècle des Lumières en partant du postulat que “certains en souffriront, et que d’autres iront également en prison” ? Et si la vie privée n’existe plus, que met-on en place pour lui succéder (sans forcément la remplacer) ? Et comment concilier les libertés inhérentes à nos démocraties avec le placement systématique sous surveillance de leurs citoyens de façons que ne renieraient pas les régimes totalitaires ?
La vie privée est la première des libertés
La réponse à toutes ces questions est peut-être à chercher du côté de ce que nous apportent, effectivement, les technologies de l’information en terme de libertés. La révolution sexuelle n’a pas fait de l’échangisme ni des orgies le B-A.BA de la sexualité, mais a permis de décomplexer, et libérer, le rapport à la sexualité. De même, ceux qui revendiquent la libre circulation de leurs données personnelles ont déjà commencé à désinhiber, et décomplexer, tout ou partie de la façon dont nous protégeons notre identité. Mais cela ne se fait pas sans stratégies ni valeurs de remplacement.
Tous ceux qui se sont penchés sur la notion d’identité numérique constatent que ceux qui passent une bonne partie de leurs vies sociales sur l’internet ont appris à en maîtriser les outils, à mettre en avant leurs compétences, qu’elles soient professionnelles ou non, leurs passions et expertises, et savent plus ou moins bien protéger ce qui relève à proprement parler de leur vie privée.
Ainsi, le journaliste de Mediapart qui, pour rebondir sur le désormais célèbre portrait Google d’un internaute lambda, publié par Le Tigre, avait décidé de me tirer le portrait, n’a pas trouvé grand chose d’attentatoire à ma vie privée (voir Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur moi mais que vous aviez la flemme d’aller chercher sur l’internet…). L’identité numérique est un processus, une construction, qu’il faut donc apprendre à maîtriser. Encore faut-il en avoir le droit, et la possibilité.
En conclusion de son article, Antoinette Rouvroy rappelle que la vie privée n’est pas “un droit fondamental parmi d’autres, elle est la condition nécessaire à l’exercice des autres droits et libertés fondamentaux” et que “le droit à la protection de la vie privée joue notamment le rôle d’un “système immunitaire de l’espace psychique”“.
La liberté d’opinion (de pensée plus d’expression), la liberté de circulation, et de réunion, les libertés politiques, syndicales et de culte, ne peuvent être exercée dès lors que l’on n’a plus le droit à la vie privée.
Et autant je doute que les marchands de données personnelles non plus que les partisans des logiques sécuritaires soient à même d’initier un mouvement d’émancipation similaire à la révolution sexuelle, ou au siècle des Lumières, autant il est effectivement fort possible que le processus d’émancipation, de partage et de libération de nos savoirs et compétences, tel qu’on le voit à l’oeuvre sur l’Internet, dessine effectivement les prémices d’un “nouveau monde“, moins hiérarchisé, moins contrôlé “par en haut“, et donc forcément plus démocratique et “par le bas“.
Comme l’écrivait également Daniel Kaplan dans son éditorial précité, “Et si, à l’époque des réseaux, l’enjeu était de passer d’une approche de la vie privée conçue comme une sorte de village gaulois – entouré de prédateurs, bien protégé, mais qui n’envisage pas de déborder de ses propres frontières – à la tête de pont, que l’on défend certes, mais qui sert d’abord à se projeter vers l’avant ? Il n’y aurait pas alors de “paradoxe”, mais un changement profond du paysage, des pratiques, des aspirations.
Voir aussi les travaux (en cours) d’un groupe de travail “Informatique & libertés 2.0 ?“, réuni dans le cadre du programme "Identités actives" de la Fing.
Le chapitre intitulé “Little Brother is watching you” du recueil sur La sécurité de l’individu numérisé revient ainsi sur le débat qui a suivi la mise en ligne des salaires et déclarations fiscales des Suédois :
“Nous avons conclu que la qualité des informations est aussi reliée à la qualité de la lecture. Le fait de rendre accessible à tous des informations personnelles sans une vérification raisonnable de la qualité est dangereux : des individus peuvent être mal représentés et il n’existe pas d’assurance que les récepteurs de la (dés)information soient suffisamment compétents pour effectuer des jugements judicieux.”
De même que le naturisme n’est pas une incitation au voyeurisme, mais une liberté que certains, dans des espaces-temps bien précis (chez eux ou dans des “clubs” prévus à cet effet essentiellement), font le choix de vivre et d’assumer, et que l’on ne saurait contraindre tout un chacun à vivre nu, en tout lieu et tout le temps, la transparence devrait rester un droit, une possibilité, pas une obligation, encore moins une contrainte. C’est non seulement une atteinte à l’intimité, mais cela peut aussi être vécu comme une provocation par ceux qui se contentent de regarder, et une humiliation par ceux qui se retrouvent ainsi “mis à nu” par des étrangers.
Pour en finir avec la vie privée ?
Bill Thompson, célèbre éditorialiste spécialisé dans les technologies à la BBC, avançait récemment à la conférence Lift qu’on pourrait tirer partie de la fin de la vie privée qu’annoncent les sites sociaux et notre “société de bases de données“, et repenser ce que nous entendons par “personnalité“, ainsi que les frontières de ce qui relève du public, et du privé :
“Ceux qui n’hésitent pas à adopter, et utiliser, les technologies qui minent l’ancien modèle de vie privée ont énormément à apprendre à ceux qui craignent de voir leurs mouvements, habitudes alimentaires, amitiés et manière de consommer les médias être accessibles à tous.
Les utilisateurs de Twitter, Tumblr et autres outils de réseaux sociaux partagent plus de données, avec plus de gens, que le FBI de Hoover, ou la Stasi, n’auraient jamais pu en rêver. Et nous le faisons de notre propre chef, espérant pouvoir en bénéficier de toutes sortes de manières.”
Les détectives privés, récemment réunis en congrès, semblent du même avis, et semblent largement profiter de ce naturisme numérique : “Facebook est très efficace, bien plus utile que les fichiers policiers comme Edvige. La Cnil ne nous met pas des bâtons dans les roues. Les gens racontent toute leur vie en détail. Et le plus fou : les informations sont exactes, la plupart ne mentent même pas.”
A ceci près que, comme le soulignait Daniel Kaplan, “Edvige stocke par principe de soupçon, sans nous demander notre avis ; les individus en réseau font des mêmes informations “sensibles” (et de bien d’autres qui le sont souvent moins) un usage stratégique, pour se construire eux-mêmes dans la relation aux autres, pour apparaître au monde sous un jour qu’ils auront au moins partiellement choisi. Du point de vue qui compte, celui des individus, de leur liberté et de leur autonomie, tout oppose donc les deux démarches !”
La comparaison faite entre Edvige et Facebook a ceci de facile et démagogique qu’elle vise, non seulement à justifier un fichage policier, sinon illégal et amoral, tout du moins problématique d’un point de vue démocratique, mais aussi parce qu’elle justifie également toutes sortes de dérives. De même que le port d’une mini-jupe ou le fait de bronzer les seins nus ne sont pas des incitations au viol, l’exposition ou l’affirmation de soi sur les réseaux ne saurait justifier l’espionnage ni les atteintes à la vie privée.
Bill Thompson ne se contente pas de constater ce changement de statut de la vie privée. Pour lui, il devrait aussi constituer l’un des postulats d’un nouveau Siècle des Lumières, numérique, à bâtir. Il estime en effet que nos sociétés sont fondées sur des croyances à propos de l’intimité (et de la propriété) héritées des Lumières, mais qui seraient devenues obsolètes à l’heure où nos vies deviennent de plus en plus transparentes.
Pour lui, le droit à la vie privée repose également sur le fait qu’il est techniquement impossible de surveiller tout le monde, tout le temps. La technologie évoluant, Thompson prédit que, d’ici quelques années, nous serons tous sur écoute, par défaut, et que les autorités policières et administratives disposeront probablement d’un accès direct à toutes les données nous concernant.
Il faudrait donc en finir avec l’idée de la vie privée, ne serait-ce que parce que le droit à la vie privée, tout comme les mesures techniques de protection (DRM, censées brider l’utilisation faite de tels ou tels fichiers), ne sont jamais que des tentatives, vaines, d’enrayer la libre circulation et le partage des données.
“Si nous croyons en l’individu, si nous croyons que nous nous définissons essentiellement par les réponses que nous recevons de notre environnement et des gens qui nous entourent, alors l’intimité est une illusion qui n’est pas nécessaire.
Il faut repenser ce qu’est un être humain ! Pouvons-nous dépasser l’idée obsolète que représente la vie privée, la sphère privée, et prendre le risque d’essayer de vivre avec l’idée que la vie privée n’existe plus ? Certains en souffriront, d’autres iront également en prison, mais c’est peut-être le prix à payer pour bâtir un nouveau siècle des Lumières.”
Mais peut-on bâtir un nouveau Siècle des Lumières en partant du postulat que “certains en souffriront, et que d’autres iront également en prison” ? Et si la vie privée n’existe plus, que met-on en place pour lui succéder (sans forcément la remplacer) ? Et comment concilier les libertés inhérentes à nos démocraties avec le placement systématique sous surveillance de leurs citoyens de façons que ne renieraient pas les régimes totalitaires ?
La vie privée est la première des libertés
La réponse à toutes ces questions est peut-être à chercher du côté de ce que nous apportent, effectivement, les technologies de l’information en terme de libertés. La révolution sexuelle n’a pas fait de l’échangisme ni des orgies le B-A.BA de la sexualité, mais a permis de décomplexer, et libérer, le rapport à la sexualité. De même, ceux qui revendiquent la libre circulation de leurs données personnelles ont déjà commencé à désinhiber, et décomplexer, tout ou partie de la façon dont nous protégeons notre identité. Mais cela ne se fait pas sans stratégies ni valeurs de remplacement.
Tous ceux qui se sont penchés sur la notion d’identité numérique constatent que ceux qui passent une bonne partie de leurs vies sociales sur l’internet ont appris à en maîtriser les outils, à mettre en avant leurs compétences, qu’elles soient professionnelles ou non, leurs passions et expertises, et savent plus ou moins bien protéger ce qui relève à proprement parler de leur vie privée.
Ainsi, le journaliste de Mediapart qui, pour rebondir sur le désormais célèbre portrait Google d’un internaute lambda, publié par Le Tigre, avait décidé de me tirer le portrait, n’a pas trouvé grand chose d’attentatoire à ma vie privée (voir Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur moi mais que vous aviez la flemme d’aller chercher sur l’internet…). L’identité numérique est un processus, une construction, qu’il faut donc apprendre à maîtriser. Encore faut-il en avoir le droit, et la possibilité.
En conclusion de son article, Antoinette Rouvroy rappelle que la vie privée n’est pas “un droit fondamental parmi d’autres, elle est la condition nécessaire à l’exercice des autres droits et libertés fondamentaux” et que “le droit à la protection de la vie privée joue notamment le rôle d’un “système immunitaire de l’espace psychique”“.
La liberté d’opinion (de pensée plus d’expression), la liberté de circulation, et de réunion, les libertés politiques, syndicales et de culte, ne peuvent être exercée dès lors que l’on n’a plus le droit à la vie privée.
Et autant je doute que les marchands de données personnelles non plus que les partisans des logiques sécuritaires soient à même d’initier un mouvement d’émancipation similaire à la révolution sexuelle, ou au siècle des Lumières, autant il est effectivement fort possible que le processus d’émancipation, de partage et de libération de nos savoirs et compétences, tel qu’on le voit à l’oeuvre sur l’Internet, dessine effectivement les prémices d’un “nouveau monde“, moins hiérarchisé, moins contrôlé “par en haut“, et donc forcément plus démocratique et “par le bas“.
Comme l’écrivait également Daniel Kaplan dans son éditorial précité, “Et si, à l’époque des réseaux, l’enjeu était de passer d’une approche de la vie privée conçue comme une sorte de village gaulois – entouré de prédateurs, bien protégé, mais qui n’envisage pas de déborder de ses propres frontières – à la tête de pont, que l’on défend certes, mais qui sert d’abord à se projeter vers l’avant ? Il n’y aurait pas alors de “paradoxe”, mais un changement profond du paysage, des pratiques, des aspirations.
Voir aussi les travaux (en cours) d’un groupe de travail “Informatique & libertés 2.0 ?“, réuni dans le cadre du programme “Identités actives” de la Fing.
Jean-Marc Manach
http://www.lemonde.fr/technologies/article/2009/03/17/la-vie-privee-un-probleme-de-vieux-cons_1169203_651865.html
samedi 25 avril 2009
LA GENERATION DECLASSEE A L'ECOLE DE L'INQUIETUDE.
Société 24/04/2009 à 06h51La génération déclassée à l’école de l’inquiétude
Temoignages
L’entrée dans la vie active se fait entre découragement et amertume.
Recueilli par MARIE-JOËLLE GROS et CATHERINE MALLAVAL
(© AFP photo AFP)
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Comment voit-on son existence présente et son avenir quand on a autour de vingt ans et que l’on est déjà convaincu que l’on vivra moins bien que la génération de ses parents ? Libération est allé à la rencontre de six filles et garçons qui sont apprenti, ingénieur, stagiaire, étudiant. La plus jeune a 16 ans, la plus âgée 26. Portraits d’une génération dont le pragmatisme et la lucidité n’ont rien à envier à leurs aînés en ces temps de crise.
Comment voit-on son existence présente et son avenir quand on a autour de vingt ans et que l’on est déjà convaincu que l’on vivra moins bien que la génération de ses parents ? Libération est allé à la rencontre de six filles et garçons qui sont apprenti, ingénieur, stagiaire, étudiant. La plus jeune a 16 ans, la plus âgée 26. Portraits d’une génération dont le pragmatisme et la lucidité n’ont rien à envier à leurs aînés en ces temps de crise.
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Marion, 16 ans, en module d’insertion dans l’Essonne: «Mon premier stage, je l’ai passé à faire des papiers cadeau»
«Je n’ai jamais aimé l’école. Et depuis la sixième, je veux faire esthéticienne. Alors j’ai atterri dans une troisième découverte des métiers. C’était parfait, j’étais en stage le jeudi et le vendredi dans un institut de beauté. Seulement après, j’ai voulu aller dans un centre de formation des apprentis. Et là, ma patronne, qui en stage me laissait pratiquer, m’a dit qu’elle ne voulait pas d’apprentis, qu’elle n’avait pas le temps de s’occuper de moi. Il fallait me rémunérer. Ça a peut-être joué aussi.
Alors de mars à septembre, j’ai cherché dans toute l’Ile-de-France et à Paris, même. Je commençais à 10 heures, et je faisais les salons avec mon dossier, un CV et une lettre de motivation. Je téléphonais aussi. J’ai compté : j’ai poussé 300 portes, et envoyé une centaine de CV. J’ai même mis une copine sur l’affaire qui a démarché des salons pour moi. On me disait : «Pas le temps de former»,«l’équipe est au complet». Ça m’a démoralisée. Je ne pensais pas que c’était si compliqué. Tout ce que j’ai décroché, c’est une journée d’essai à Paris. Sans succès. J’avais rien.
J’ai fini par atterrir dans un lycée qui propose un module d’insertion. C’est une autre troisième, de remise à niveau. Mais on alterne deux semaines de cours et deux semaines de stage. Mon premier stage, dans un institut, je l’ai passé à faire des papiers cadeau. Alors que je devais être en cabine. Ils m’avaient menti. J’ai fini par décider d’aller en coiffure. J’ai trouvé chez un salon Franck Provost. Là ils veulent bien me garder pour un CAP. Avec cette discipline, j’espère que ce sera plus facile.»
Marion, 16 ans, en module d’insertion dans l’Essonne: «Mon premier stage, je l’ai passé à faire des papiers cadeau»
«Je n’ai jamais aimé l’école. Et depuis la sixième, je veux faire esthéticienne. Alors j’ai atterri dans une troisième découverte des métiers. C’était parfait, j’étais en stage le jeudi et le vendredi dans un institut de beauté. Seulement après, j’ai voulu aller dans un centre de formation des apprentis. Et là, ma patronne, qui en stage me laissait pratiquer, m’a dit qu’elle ne voulait pas d’apprentis, qu’elle n’avait pas le temps de s’occuper de moi. Il fallait me rémunérer. Ça a peut-être joué aussi.
Alors de mars à septembre, j’ai cherché dans toute l’Ile-de-France et à Paris, même. Je commençais à 10 heures, et je faisais les salons avec mon dossier, un CV et une lettre de motivation. Je téléphonais aussi. J’ai compté : j’ai poussé 300 portes, et envoyé une centaine de CV. J’ai même mis une copine sur l’affaire qui a démarché des salons pour moi. On me disait : «Pas le temps de former»,«l’équipe est au complet». Ça m’a démoralisée. Je ne pensais pas que c’était si compliqué. Tout ce que j’ai décroché, c’est une journée d’essai à Paris. Sans succès. J’avais rien.
J’ai fini par atterrir dans un lycée qui propose un module d’insertion. C’est une autre troisième, de remise à niveau. Mais on alterne deux semaines de cours et deux semaines de stage. Mon premier stage, dans un institut, je l’ai passé à faire des papiers cadeau. Alors que je devais être en cabine. Ils m’avaient menti. J’ai fini par décider d’aller en coiffure. J’ai trouvé chez un salon Franck Provost. Là ils veulent bien me garder pour un CAP. Avec cette discipline, j’espère que ce sera plus facile.»
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Rémi, 17 ans, apprenti électricien dans le Rhône: «La retraite va arriver de plus en plus tard»
«Je prépare un BEP d’électricien en alternance. Je passe seize semaines par an à l’école et le reste sur des chantiers avec un contrat de 39 heures, payé à 37 % du Smic. Pour l’instant, il y a du travail, mais c’est moins de chantiers neufs et davantage de rénovations. Autour de moi, c’est pas terrible : j’ai un copain en carrosserie qui ne trouve que des petits contrats d’un mois par-ci par-là. Je me fais du souci. Quand je vais sortir de l’apprentissage, si mon patron ne me garde pas… Je vais essayer d’enchaîner sur un brevet de technicien, puis un BTS. Je ne sais pas si j’y arriverais, mais je ne voudrais pas rester ouvrier toute ma vie. J’ai choisi l’apprentissage parce que ça convient bien aux métiers manuels, ça prépare mieux à la réalité que si on reste tous les jours bien habillés sur les bancs de l’école. Et puis, un apprenti qui se débrouille bien, on ne le laisse pas partir comme ça. L’avenir, ça fait peur. La retraite va arriver de plus en plus tard. Les banques ne prêtent plus d’argent, alors qu’on en a besoin pour s’installer. Mais je préfère penser au présent. Si tout le monde se replie sur lui-même, c’est pas comme ça que l’économie va repartir.»
Rémi, 17 ans, apprenti électricien dans le Rhône: «La retraite va arriver de plus en plus tard»
«Je prépare un BEP d’électricien en alternance. Je passe seize semaines par an à l’école et le reste sur des chantiers avec un contrat de 39 heures, payé à 37 % du Smic. Pour l’instant, il y a du travail, mais c’est moins de chantiers neufs et davantage de rénovations. Autour de moi, c’est pas terrible : j’ai un copain en carrosserie qui ne trouve que des petits contrats d’un mois par-ci par-là. Je me fais du souci. Quand je vais sortir de l’apprentissage, si mon patron ne me garde pas… Je vais essayer d’enchaîner sur un brevet de technicien, puis un BTS. Je ne sais pas si j’y arriverais, mais je ne voudrais pas rester ouvrier toute ma vie. J’ai choisi l’apprentissage parce que ça convient bien aux métiers manuels, ça prépare mieux à la réalité que si on reste tous les jours bien habillés sur les bancs de l’école. Et puis, un apprenti qui se débrouille bien, on ne le laisse pas partir comme ça. L’avenir, ça fait peur. La retraite va arriver de plus en plus tard. Les banques ne prêtent plus d’argent, alors qu’on en a besoin pour s’installer. Mais je préfère penser au présent. Si tout le monde se replie sur lui-même, c’est pas comme ça que l’économie va repartir.»
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Romain, 21 ans, étudiant en histoire à Nanterre: «Il faut faire vite, ça se ferme de partout»
«Je suis issu de la classe moyenne, père kiné, mère cadre à la SNCF. A la fac, on est tous un peu dans ce cas, sans gros problème d’argent. Et pourtant, il y a cette inquiétude : on sait, ça se voit, certains vont se paupériser, c’est évident. Je suis entré à la fac avec l’idée de devenir prof. Et j’en ai eu vite marre. Je n’ai plus du tout envie de faire des études, j’ai perdu le goût, je n’y crois plus. J’ai participé à différents mouvements pour défendre l’éducation, mais en réalité, le problème n’est pas là.
La vérité, c’est que le diplôme ne garantit rien. Dans les années 60, on a cru que l’école pouvait garantir une place dans la société. En fait c’est faux, et beaucoup de gens ne captent toujours pas ça. On peut avoir les meilleurs diplômes de la terre, quand ça n’embauche pas, il n’y a rien à faire. J’ai des tas de copains qui ont fait des masters et qui sont réduits à bosser dans des secteurs sans rapport avec leur formation. En plus, les rémunérations ne correspondent plus du tout au niveau de diplôme, alors à quoi bon s’acharner ? Ce n’est pas là que ça se joue. L’emploi, ce n’est pas une affaire de formation et de diplômes, c’est une affaire de contexte économique.
Aucune génération dans le passé n’a jamais été aussi diplômée que la nôtre, et pourtant, il n’y a pas de travail à l’arrivée. Même l’intérim, c’est mort. En tout cas, moi, j’arrête. Je suis en train de faire mon CV, je vais essayer d’entrer à La Poste ou à la SNCF. C’est-à-dire là où on embauche encore un peu. Il faut faire vite, car ça se ferme de partout. Je me dis qu’il vaut mieux y aller maintenant, plutôt que dans un an ou deux quand tout sera complètement bloqué.»
Romain, 21 ans, étudiant en histoire à Nanterre: «Il faut faire vite, ça se ferme de partout»
«Je suis issu de la classe moyenne, père kiné, mère cadre à la SNCF. A la fac, on est tous un peu dans ce cas, sans gros problème d’argent. Et pourtant, il y a cette inquiétude : on sait, ça se voit, certains vont se paupériser, c’est évident. Je suis entré à la fac avec l’idée de devenir prof. Et j’en ai eu vite marre. Je n’ai plus du tout envie de faire des études, j’ai perdu le goût, je n’y crois plus. J’ai participé à différents mouvements pour défendre l’éducation, mais en réalité, le problème n’est pas là.
La vérité, c’est que le diplôme ne garantit rien. Dans les années 60, on a cru que l’école pouvait garantir une place dans la société. En fait c’est faux, et beaucoup de gens ne captent toujours pas ça. On peut avoir les meilleurs diplômes de la terre, quand ça n’embauche pas, il n’y a rien à faire. J’ai des tas de copains qui ont fait des masters et qui sont réduits à bosser dans des secteurs sans rapport avec leur formation. En plus, les rémunérations ne correspondent plus du tout au niveau de diplôme, alors à quoi bon s’acharner ? Ce n’est pas là que ça se joue. L’emploi, ce n’est pas une affaire de formation et de diplômes, c’est une affaire de contexte économique.
Aucune génération dans le passé n’a jamais été aussi diplômée que la nôtre, et pourtant, il n’y a pas de travail à l’arrivée. Même l’intérim, c’est mort. En tout cas, moi, j’arrête. Je suis en train de faire mon CV, je vais essayer d’entrer à La Poste ou à la SNCF. C’est-à-dire là où on embauche encore un peu. Il faut faire vite, car ça se ferme de partout. Je me dis qu’il vaut mieux y aller maintenant, plutôt que dans un an ou deux quand tout sera complètement bloqué.»
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Elise, 23 ans, ingénieure des universités dans le Lot: «J’ai contacté une petite centaine d’entreprises, j’ai décroché deux entretiens»
«Je suis diplômée depuis août d’un master professionnel en matériaux. Autrement dit, je suis ingénieure des universités. Cela touche à la physique et à la chimie. Normalement, cela ouvre des débouchés : le BTP, l’aérospatiale, l’aéronautique… Comme j’habite près de Toulouse, je pensais que ça tombait plutôt bien. Mon cursus m’a permis de faire un maximum de stages en entreprise. Je pensais que cela pouvait aider. J’en ai fait quatre, de deux à six mois.
Depuis octobre, je cherche du travail. J’ai contacté une petite centaine d’entreprises dans toute la France. En tout et pour tout, j’ai décroché deux entretiens. A Paris et à Orléans. La première boîte faisait du merchandising de polymères. Parfait. Finalement, ils m’ont expliqué qu’ils n’avaient pas le temps de me former à leur logiciel. La seconde était une boîte de BTP, spécialisée dans le béton. Elle proposait un poste de responsable de laboratoire. Ça me tentait. Nous étions deux jeunes diplômés sur le coup. C’est l’autre, un garçon, qui a été retenu. Il avait déjà fait un stage dans le béton. Et puis on m’a expliqué que le milieu du BTP est assez masculin.»
«Depuis janvier, février, plus rien. Ou pas grand-chose. Au début, je ne voulais pas tout mettre sur le dos de la crise. L’an dernier je regardais déjà les offres d’emploi, il y en avait davantage. Je m’étais fixé six mois pour trouver, c’est le temps moyen de recherche d’un emploi de cadres. Je suis au-delà. Je vais peut-être faire une thèse, c’est une façon de prolonger. Mais ce n’est pas un diplôme facile à valoriser. Ou alors, si cet été je n’ai toujours rien, j’envisage de partir à l’étranger.»
Elise, 23 ans, ingénieure des universités dans le Lot: «J’ai contacté une petite centaine d’entreprises, j’ai décroché deux entretiens»
«Je suis diplômée depuis août d’un master professionnel en matériaux. Autrement dit, je suis ingénieure des universités. Cela touche à la physique et à la chimie. Normalement, cela ouvre des débouchés : le BTP, l’aérospatiale, l’aéronautique… Comme j’habite près de Toulouse, je pensais que ça tombait plutôt bien. Mon cursus m’a permis de faire un maximum de stages en entreprise. Je pensais que cela pouvait aider. J’en ai fait quatre, de deux à six mois.
Depuis octobre, je cherche du travail. J’ai contacté une petite centaine d’entreprises dans toute la France. En tout et pour tout, j’ai décroché deux entretiens. A Paris et à Orléans. La première boîte faisait du merchandising de polymères. Parfait. Finalement, ils m’ont expliqué qu’ils n’avaient pas le temps de me former à leur logiciel. La seconde était une boîte de BTP, spécialisée dans le béton. Elle proposait un poste de responsable de laboratoire. Ça me tentait. Nous étions deux jeunes diplômés sur le coup. C’est l’autre, un garçon, qui a été retenu. Il avait déjà fait un stage dans le béton. Et puis on m’a expliqué que le milieu du BTP est assez masculin.»
«Depuis janvier, février, plus rien. Ou pas grand-chose. Au début, je ne voulais pas tout mettre sur le dos de la crise. L’an dernier je regardais déjà les offres d’emploi, il y en avait davantage. Je m’étais fixé six mois pour trouver, c’est le temps moyen de recherche d’un emploi de cadres. Je suis au-delà. Je vais peut-être faire une thèse, c’est une façon de prolonger. Mais ce n’est pas un diplôme facile à valoriser. Ou alors, si cet été je n’ai toujours rien, j’envisage de partir à l’étranger.»
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Julie, 21 ans, étudiante en droit à Paris-II-Assas: «La vie des étudiants, ce n’est plus Saint-Germain-des-Prés, c’est la précarité»
«J’ai fait du droit parce que je ne savais pas trop quoi choisir. Mais aujourd’hui, en troisième année, je n’ai plus envie d’être juriste. Je vais passer les concours de la fonction publique l’année prochaine, sachant qu’entre la crise et la politique du gouvernement qui cogne sur les fonctionnaires, c’est pas gagné. J’ai conscience que ma génération vivra moins bien que celle de nos parents. Mes parents, quand ils étaient jeunes, les recruteurs venaient les chercher à la sortie de la fac. Nous, on rame. Je n’ai encore jamais fait de stages parce qu’ils ne sont pas rémunérés. Mes vacances, je les passe à bosser pour financer mes études. La vie des étudiants, ce n’est plus Saint-Germain-des-Prés, c’est la précarité pour une majorité. Je reste persuadée qu’un diplôme offre une protection, mais ma vision de l’avenir n’est pas très optimiste.»
Julie, 21 ans, étudiante en droit à Paris-II-Assas: «La vie des étudiants, ce n’est plus Saint-Germain-des-Prés, c’est la précarité»
«J’ai fait du droit parce que je ne savais pas trop quoi choisir. Mais aujourd’hui, en troisième année, je n’ai plus envie d’être juriste. Je vais passer les concours de la fonction publique l’année prochaine, sachant qu’entre la crise et la politique du gouvernement qui cogne sur les fonctionnaires, c’est pas gagné. J’ai conscience que ma génération vivra moins bien que celle de nos parents. Mes parents, quand ils étaient jeunes, les recruteurs venaient les chercher à la sortie de la fac. Nous, on rame. Je n’ai encore jamais fait de stages parce qu’ils ne sont pas rémunérés. Mes vacances, je les passe à bosser pour financer mes études. La vie des étudiants, ce n’est plus Saint-Germain-des-Prés, c’est la précarité pour une majorité. Je reste persuadée qu’un diplôme offre une protection, mais ma vision de l’avenir n’est pas très optimiste.»
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Laure, 26 ans, met sa recherche d’emploi entre parenthèses, Paris: «Je ne peux même pas m’inscrire au chômage, car je n’ai fait que des stages»
«J’ai fait une maîtrise de marketing à l’université Paris-Dauphine, puis un stage passionnant d’un an dans une grande enseigne française de luxe à New York. De retour en France, j’ai fait le meilleur master de la place de Paris en management mode et design, à l’Institut français de la mode, et enchaîné avec un stage de six mois chez L’Oréal division luxe. Puis j’ai voulu voyager six mois, à la fois pour mon plaisir et pensant en tirer bénéfice pour mon CV. De retour fin août à Paris, j’ai entamé ma recherche d’emploi. En sept mois, j’ai envoyé 50 CV, fait jouer mon réseau et ratissé large : je n’ai obtenu qu’un seul entretien, chez Dior, où l’on m’a proposé un boulot de vendeuse, ce que j’aurais pu faire avec mon baccalauréat. En plus, je ne peux même pas m’inscrire au chômage, car je n’ai fait que des stages.
J’ai tellement les boules que je préfère en rester là. Heureusement, mes frères ont monté leur boîte et m’ont embauchée, le temps de trouver quelque chose qui corresponde à ma formation. Je suis convaincue que l’économie va repartir, mais pour l’instant tout est bouché. Je reprendrai dans la deuxième moitié de 2009. Je n’ai pas envie de me griller auprès de contacts qui n’ont rien à offrir en ce moment. Pas la peine de les harceler. En attendant, je ne m’ennuie pas dans la PME de mes frères : je touche à tout, je prends des tas d’imitatives…»
Laure, 26 ans, met sa recherche d’emploi entre parenthèses, Paris: «Je ne peux même pas m’inscrire au chômage, car je n’ai fait que des stages»
«J’ai fait une maîtrise de marketing à l’université Paris-Dauphine, puis un stage passionnant d’un an dans une grande enseigne française de luxe à New York. De retour en France, j’ai fait le meilleur master de la place de Paris en management mode et design, à l’Institut français de la mode, et enchaîné avec un stage de six mois chez L’Oréal division luxe. Puis j’ai voulu voyager six mois, à la fois pour mon plaisir et pensant en tirer bénéfice pour mon CV. De retour fin août à Paris, j’ai entamé ma recherche d’emploi. En sept mois, j’ai envoyé 50 CV, fait jouer mon réseau et ratissé large : je n’ai obtenu qu’un seul entretien, chez Dior, où l’on m’a proposé un boulot de vendeuse, ce que j’aurais pu faire avec mon baccalauréat. En plus, je ne peux même pas m’inscrire au chômage, car je n’ai fait que des stages.
J’ai tellement les boules que je préfère en rester là. Heureusement, mes frères ont monté leur boîte et m’ont embauchée, le temps de trouver quelque chose qui corresponde à ma formation. Je suis convaincue que l’économie va repartir, mais pour l’instant tout est bouché. Je reprendrai dans la deuxième moitié de 2009. Je n’ai pas envie de me griller auprès de contacts qui n’ont rien à offrir en ce moment. Pas la peine de les harceler. En attendant, je ne m’ennuie pas dans la PME de mes frères : je touche à tout, je prends des tas d’imitatives…»
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