jeudi 23 avril 2009

JEUNES : QUATRE MODELES A LA LOUPE.


Nº2319
SEMAINE DU JEUDI 16 Avril 2009
Le Nouvel Observateur

Que l'on soit français, anglais ou allemand, il ne fait décidément pas bon être jeune aujourd'hui. Dans toute l'Europe, les mauvaises nouvelles s'abattent sur une génération qui peine à s'émanciper. Précarité, taux de chômage des moins de 25 ans à la hausse, crise de confiance... Les repères vacillent. Certains n'hésitent pas à parler de «génération sacrifiée». Difficile d'entrer dans l'âge adulte lorsque l'on a le sentiment d'un déclassement et que l'on paie plus cher que les autres. Les gouvernements ont compris l'urgence de traiter le «péril jeune» en inscrivant la lutte contre le chômage des jeunes dans leur plan de relance. Mais cette pression supplémentaire s'ajoute à celle déjà existante de l'émancipation et de l'accès à l'autonomie, palpable à des degrés divers chez les moins de 25 ans.Cécile Van de Velde, maître de conférences à l'EHESS, a déterminé quatre modèles en Europe (1) : le nordique, où l'Etat se substitue très vite à la famille et où les trajectoires entre études et monde du travail sont très mobiles; le libéral des pays anglo-saxons, très individuel et avec une recherche d'emploi rapide; le méditerranéen, où la solidarité familiale est encore très légitime; le modèle intermédiaire des Français, où l'on surinvestit dans les études et le sacro-saint diplôme sans être sûr d'avoir un débouché. Pas étonnant que les Français soient plus pessimistes que les Danois face à leur avenir ! Pour la jeune sociologue, «les pays du Nord sont les mieux armés pour faire face à la crise», avec des parcours très mobiles et protégés par l'Etat. Mais elle reconnaît que la crise peut provoquer une «latinisation des parcours de vie», avec un poids de la famille en augmentation et un temps d'insertion plus long. Devant l'absence d'horizon, faut-il craindre un scénario à la grecque ? Et voir une jeunesse désespérée, parce que désoeuvrée malgré elle, passer à l'action.
(1)«Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe», par Cécile Van de Velde, PUF, 2008.
Marco Mosca Le Nouvel Observateur

lundi 20 avril 2009

FACE AUX AUTOMATES, LES CAISSIERES FONT DE LA RESISTANCE.

Face aux automates, les caissières font de la résistance
LE MONDE 20.04.09 14h12 • Mis à jour le 20.04.09 14h12
Depuis quatre ans, Olivia, caissière d'un Carrefour à Rennes, a troqué, en partie, son activité qu'elle jugeait pénible et monotone pour celle de "surveillante de caisse automatique". A la place des lieux de paiement traditionnels, son hypermarché propose en effet quatre caisses dites en libre-service où les clients remplissent eux-mêmes le rôle de caissiers, passant les codes-barres de leurs articles devant un laser et effectuant le paiement par Carte bleue. Olivia, elle, s'assure qu'il n'y a pas d'erreur.
Le travail reste éprouvant. "Les clients ne comprennent pas bien comment ça marche, ils râlent, nous manquent de respect. Psychologiquement, il faut être bien accrochée, raconte-t-elle. Mais je me suis portée volontaire, on n'a plus le choix, il faut s'adapter."
Olivia, comme les autres hôtesses de caisse de son magasin, redoute que son métier disparaisse. Le calcul est vite fait : il suffit d'une personne pour surveiller quatre machines. Et dans l'Intermarché d'à côté, il est prévu que 80 % des encaissements soient automatisés. "S'ils trouvent un système pas trop coûteux, demain, tout passera en automatique", prédit Olivia.
De fait, qu'il s'agisse d'Auchan, Carrefour, Casino, Champion, Système U, Monoprix ou Simply Market - anciennement Atac -, toutes les enseignes transforment peu à peu leurs magasins en "supermarchés du futur" où la machine remplace l'homme. En France, près de 3 000 caisses automatiques seront déployées cette année. "La France a quelques années de retard par rapport aux Etats-Unis ou à la Grande-Bretagne, où les grandes enseignes ont des magasins parfois totalement automatisés, commente Christian Despierre, chez NCR, leader de la fabrication de ces automates, mais maintenant, ici aussi, le déploiement est massif."
Pour les enseignes, l'enjeu est crucial. Mettre en place ces nouvelles caisses réduit les coûts de personnel (30 % des frais de la grande distribution) et améliore la fluidité lors du paiement, "point noir de l'insatisfaction client", note le cabinet de conseil BearingPoint. Un client passe en moyenne 46 minutes à faire ses courses dans un hypermarché (25 minutes dans une supérette) et ne supporte pas d'attendre. "Il n'est pas rare de trouver des Caddies en déshérence dans les rayons de supermarchés parce que les clients sont trop pressés et ne veulent pas faire la queue en caisse", note Bertrand Clémencin, associé chez BearingPoint. "Une caisse automatique ne fait pas vraiment gagner de temps mais le client n'a pas le sentiment d'attendre, car il est actif", ajoute-t-il.
L'idée a émergé vers 2005. Mais les résultats des premiers tests n'ont alors pas toujours été très concluants. Depuis deux ans, le processus s'est donc amélioré et affiné. Les caisses automatiques sont ainsi rarement destinées aux gros chariots mais plutôt à des paniers de moins de dix articles. Et le système s'applique davantage aux magasins de grandes villes qu'à ceux de périphéries.
LAISSER LE CHOIX
Surtout, peu d'enseignes, si ce n'est aucune, envisagent d'éliminer totalement les caisses traditionnelles. Parce qu'une caisse automatique coûte cher (15 000 euros l'unité). Et parce qu'"on ne peut pas prendre le client en otage, il faut lui laisser le choix", explique la porte-parole de Simply Market.
Depuis les vives protestations contre ces automates à l'hiver 2007, les enseignes ménagent leurs salariés. Elles évitent les licenciements et élargissent les compétences des employés. Les caissières passent ainsi du temps en rayons pour aider et conseiller le client.
La grande distribution a compris que la plupart des clients étaient attachés au lien humain, surtout en temps de crise. "Les hôtesses de caisse sont un élément essentiel du contact avec le client", atteste la porte-parole d'Auchan.
Les caissières et caissiers auraient donc de beaux jours devant eux. "Au début, les caisses automatiques ont inquiété tout le monde mais on se rend compte, finalement, que le métier ne va pas disparaître mais évoluer", indique Anna Sam, ancienne caissière chez Leclerc et auteur du blog "Caissière no futur" .
Pour Georges Chetochine, auteur de Quelle distribution pour 2020 ? (épuisé), "il y a en France une fibre sociétale à ne pas oublier, la caissière est un élément fondamental de fidélisation pour la grande distribution". Selon lui, les caissières seront même les "reines du supermarché en 2020".
Sur Internet :
Caissierenofutur.over-blog.com.
Claire Gatinois


vendredi 17 avril 2009

PETIT ESSAI SUR LE TERRORISME.

Police etcetera. Le blog de Georges Moréas.
17 avril 2009
Petit essai sur le terrorisme
Les uns après les autres les journaux reviennent sur l’affaire de Tarnac pour dénoncer le décalage entre une éventuelle tentative de dégradation de lignes SNCF et la procédure exceptionnelle utilisée, visant une organisation terroriste.
Et la ministre de l’Intérieur fait front, affirmant que « ce ne sont pas les journaux qui rendent la justice ». Certes, mais si la presse en l’occurrence n’est pas dans son rôle, il faut biffer Zola des manuels scolaires. Il est vrai qu’après son fameux « J’accuse ! », l’écrivain-journaliste a été obligé de s’exiler… mais ses cendres sont au Panthéon.
Ces jeunes gens du plateau de Millevaches n’ont pas le profil d’un Carlos ou d’un Rouillan. On n’y peut rien. Alors, terroristes ou pas ?
Mais juridiquement, c’est quoi le terrorisme ?
Oserais-je dire que juridiquement le terrorisme n’existe pas ! Il y a des règles internationales, européennes, mais pas une définition unique, claire et précise. La Convention de Strasbourg de 1977 envisage : « tout acte grave de violence dirigé contre la vie, l’intégrité corporelle ou la liberté des personnes et tout acte grave contre les biens lorsqu’il a créé un danger collectif pour les personnes ».
En France, l’article 421-1 du Code pénal1 reprend certains des mots de cette convention, mais le sens du texte diffère assez nettement. Et l’expression « acte grave » est remplacée par l’énumération des infractions concernées. À part les excès de vitesse (là, je fais du mauvais esprit), tout y est : les atteintes à la vie, les armes, les explosifs, les vols, les extorsions de fonds, les destructions, les dégradations et détériorations, l’informatique, le recel, le blanchiment d’argent, le délit d’initié, etc.
Le législateur n’a pas voulu créer d’infractions spécifiques. Il a préféré une notion subjective appliquée à des crimes et des délits déjà existants. Il appartient donc aux autorités judiciaires de déterminer au cas par cas si tel acte délictueux est considéré comme un acte terroriste. Ce qui change à la fois les conditions de l’enquête (garde à vue, surveillances, juridictions…) mais aussi les peines encourues. Si les faits incriminés sont inscrits dans le tableau des infractions ciblées, le juge n’a qu’une question à se poser : l’auteur de l’acte revendique-t-il un caractère politique ?
La France n’est pas une exception. La plupart les États ont fait du terrorisme un acte criminel de droit commun, en se dotant d’un arsenal juridique hors du commun.
Lors de la discussion des lois antiterroristes, certains députés ont rappelé que sous l’Occupation les résistants étaient qualifiés de terroristes. Tant il peut s’avérer difficile de distinguer le terrorisme d’une lutte pour la libération ! Et personne ne s’est mis d’accord, ni chez nous ni ailleurs, sur une définition.
Dans la Revue de science criminelle, David Cumin, Maître de conférences à l’université Jean-Moulin, Lyon-III, estime qu’il est impossible de parvenir à une définition objective du terrorisme, mais il en donne l’approche criminologique suivante : « Relève du terrorisme l’acte isolé et sporadique de violence armée commis dans un but politique en temps de paix contre des personnes ou biens protégés. Est terroriste l’auteur d’un tel acte, quelles que soient la composition du groupe auquel il appartient et l’idéologie qui l’anime ».
Cette définition s’applique-t-elle à Coupat et à ses acolytes ? On peut en douter. N’est-on pas en train de « banaliser » le terrorisme ? Supposons que ces bandes de banlieues qui font si peur à Monsieur Sarkozy deviennent plus virulentes, plus dangereuses pour la société, ne pourrait-on pas dénicher derrière leur action une volonté politique qui en ferait des terroristes ? Et la procédure exceptionnelle deviendrait alors le tout-venant.
Toujours dans la Revue de science criminelle, Philippe Mary, professeur ordinaire à l’École des sciences criminologiques de l’Université Libre de Bruxelles, se pose la question de la différence entre le terrorisme et la délinquance urbaine. Pour lui, le terrorisme se caractérise par son aspect « grande criminalité » (des malveillances contre la SNCF ?). Mais ce qui rapproche ces deux types de criminalité, c’est que dans les deux cas, il s’agit de phénomènes indéfinis. Traités le plus souvent dans l’urgence, ils génèrent une politique de gestion des risques, dans laquelle la sécurité apparaît comme une fin en soi. « Une telle évolution de la notion de sécurité est le signe de passage d’un État social à un État sécuritaire », affirme-t-il.
Sur 57 propositions en matière de lutte contre le terrorisme présentées au sommet de l’Union européenne tenu à Bruxelles, en mars 2004, plus de la moitié n’avait que peu ou rien à voir avec le terrorisme.
Dans un récent rapport au Sénat2, Robert Badinter déclare : « Nous n’avons pas été, à ce jour, capables d’avoir une définition internationale du terrorisme. Ceci pour des raisons éminemment politiques. Si on regarde les textes existants, on trouve des définitions faites par « raccroc » (…) Quand on regarde de très près les textes et notamment le texte fondateur de la Cour pénale internationale, on trouve une définition du terrorisme qui paraît acceptable : on considère comme crime contre l’humanité les actions décidées par un groupement organisé, pas nécessairement un État, ayant pour finalité de semer la terreur, dans des populations civiles, pour des motifs idéologiques. Les attentats du 11 septembre 2001 constituent une de ces actions… »
Dans une résolution du 14 janvier 2009, le Parlement européen « se préoccupe du fait que la coopération internationale dans la lutte contre le terrorisme a souvent abouti à une baisse du niveau de protection des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, notamment du droit fondamental au respect de la vie privée, à la protection des données à caractère personnel et à la nondiscrimination (…) ».
En France, une loi du 13 février 2008 autorise la ratification d’une convention du Conseil de l’Europe pour la prévention du terrorisme. Elle oblige les États à incriminer certains actes perçus comme pouvant conduire à la commission d’infractions terroristes, même si l’acte terroriste n’est pas commis. Il en va ainsi du recrutement et de l’entraînement de futurs terroristes, ou encore de la provocation à commettre des infractions terroristes.
Certains pays doivent donc adapter leur législation. Pour nous, c’est inutile, on est à la pointe du combat, puisqu’on en est à poursuivre une bande d’anars3 qui auraient eu l’intention de tenter de détruire des caténaires de la SNCF.
Coluche, tu nous manques !
http://moreas.blog.lemonde.fr/2009/04/17/petit-essai-sur-le-terrorisme/

mercredi 15 avril 2009

QUAND LA TELE JOUE AVEC LA CRISE.

Enquête
Quand la télé joue avec la crise
LE MONDE 15.04.09 15h37 • Mis à jour le 15.04.09 19h18

Savoir ce que les employés pensent de leur patron, obliger les salariés d'une entreprise en difficulté à choisir leurs collègues qui seront licenciés... La crise s'invite à la télévision, et les producteurs profitent de l'occasion pour repousser les limites de la télé-réalité.
Les Etats-Unis vont commencer les premiers avec "Someone's Gotta Go !" ("Quelqu'un doit s'en aller !"), qui devrait être diffusé dès l'été ou, au plus tard, à la rentrée de septembre. Développée par Endemol, numéro un mondial de la télé-réalité, "Someone's Gotta Go !" reprend le principe de l'élimination, "apparu" en France en 2001 avec "Loft Story" puis avec la "Star Academy", deux productions Endemol. Mais il ne s'agit pas ici de locataires désoeuvrés enfermés dans un appartement, ou d'apprentis chanteurs confinés dans un château. Le "jeu" a pour décor une entreprise au bord du dépôt de bilan. Chaque semaine, les salariés devront choisir celui (ou ceux) d'entre eux qu'ils veulent voir partir. Pour cette première saison, "Someone's Gotta Go !" se déroulera dans des petites entreprises de 15 à 20 salariées contraintes de licencier pour avoir une chance de se redresser.
Afin de mettre un peu de sel sur les plaies et alourdir encore plus le climat, les salariés pourront consulter les dossiers de tous leurs collègues et connaître le montant de leur salaire. Pour décider des têtes à couper, les employés seront épaulés par un professional business coach-employment consultant, une sorte de spécialiste des ressources humaines mis à disposition par le producteur.
A la différence du "Loft" ou de la "Star Academy", les téléspectateurs ne pourront pas voter par téléphone, via les numéros surtaxés, pour éliminer/licencier les "candidats". "Someone's Gotta Go !" est un "docu-réalité", un programme intégralement enregistré avant sa diffusion. Une sorte de "Koh Lanta" qui aurait fixé son camp de base dans une entreprise au bord du dépôt de bilan.
Sans surprise, c'est la Fox, chaîne américaine contrôlée par le milliardaire ultraconservateur Rupert Murdoch, qui a acheté les droits de diffusion de l'émission. Selon la presse spécialisée américaine, le programme est déjà "en production".
"Someone's Gotta Go !" ne devrait pas être adaptée sur une chaîne française, TF1 ou M6. "Ce genre de format ne verra pas le jour en France", nous assure Virginie Calmels, PDG d'Endemol France, filiale française d'Endemol. A l'en croire, les Etats-Unis sont "un marché totalement différent" du paysage audiovisuel français. Surtout, là-bas, la législation est beaucoup plus permissive. En France, le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) mettrait son veto.
Pour autant, la France ne devrait pas échapper à cette nouvelle sorte d'émissions. Endemol France a acheté les droits de diffusion de "Undercover Boss" ("Un patron incognito" ou "Le Patron espion"). Ce concept britannique a déjà été diffusé sur Channel 4.
Cette fois, il ne s'agit pas de licencier mais d'infiltrer. Un patron ou un cadre dirigeant d'une grande entreprise est recruté, sous une fausse identité, tout en bas de l'échelle de sa société ou de l'une de ses filiales, et va devoir passer dix jours sans être démasqué. En Grande-Bretagne, Channel 4 avait notamment filmé le quotidien d'un patron installé incognito à la caisse de son entreprise du secteur de la grande distribution.
Le but de l'émission serait de permettre au patron de repérer ce qui ne va pas dans sa société et d'y mettre bon ordre. Selon nos informations, les moments forts de ce docu-réalité ont lieu principalement autour de la machine à café. Quand les salariés se livrent et daubent sur leurs collègues mais aussi sur leurs chefs. Au terme de ces dix jours passés au bas de l'échelle sociale, le patron dévoile sa véritable identité et délivre les bons et les mauvais points à ses salariés.
Dans l'émission britannique, le patron récompensait ceux qu'il avait jugés les plus méritants avec des augmentations, des promotions, des primes ou encore des jours de vacances supplémentaires. Des autres, l'émission ne dit rien... Dans le dossier de presse de l'émission, Channel 4 avait prévenu : "Les talents méconnus seront distingués ou promus, tandis que les tire-au-flanc n'auront plus d'endroits où se cacher."
Endemol France, le producteur, ne veut retenir que les aspects positifs d'un tel programme. "En ces temps de crise où de nombreuses sociétés sont amenées à se séparer d'une partie de leurs salariés, ce format veut au contraire valoriser et promouvoir les travailleurs de l'ombre", a indiqué Virginie Calmels. A l'en croire, la version française d'"Undercover Boss" n'en serait qu'à ses premiers pas. "Nous venons tout juste d'en acheter les droits. Nous avons seulement raconté le pitch (l'argument) aux chaînes", ajoute Mme Calmels. Pourtant, Endemol France aurait, dit-on, déjà obtenu l'accord d'un patron d'une importante société française. "Nous sommes en discussion avec plusieurs patrons potentiels", indique seulement Mme Calmels. La production recherche plutôt un dirigeant d'une "multinationale".
Endemol prospecte surtout des entreprises disposant de filiales où les dirigeants de la maison mère ne sont pas forcément connus des salariés. Toutefois, pour éviter d'être reconnu trop vite, le patron sera "déguisé, un peu grimé, un peu changé", dévoile Mme Calmels.
Liée par contrat avec Endemol France depuis 2001, TF1 serait sur les rangs pour diffuser l'émission, mais M6 pourrait à son tour entrer en lice pour acquérir les droits. Ce programme ne serait "pas trash du tout", selon Thomas Valentin, directeur des programmes de M6.
In fine, "Undercover Boss" pourrait être diffusé dès la rentrée et en première partie de soirée. Aux Etats-Unis, CBS a fait le même choix. "Undercover Boss" devrait démarrer dès la rentrée sur la chaîne américaine.
Guy Dutheil

vendredi 10 avril 2009

LES IDOLES N'EXISTENT PAS.

Cet article écrit par Léo Ferré a été publié dans la revue JANUS N°5Février -mars 1965.
Une solitude peuplée, voilà le sens de notre condition sociale. Une solitude peuplée d'images. Voilà pourquoi les hommes n'aiment guère quitter la ville. Il faut beaucoup d'abnégation pour vivre ailleurs que dans le cercle. Les sages qui y parviennent sont rayés des listes. On n'aime guère les marginaux. Le sens commun, disait Debussy, est une religion inventée pour excuser les imbéciles d'être trop nombreux. C'est le sens commun qui invente les dieux, les idoles, disons-nous aujourd'hui. L'homme contemporain est manigancé selon les canons d'une politique qui doit plus à la religion de l'image qu'à Karl Marx. L'idole c'est d'abord une image, c'est un trait, une figuration. Mme Garbo était une actrice. M. Aznavour est une idole. Les idoles laides sont plus rentables dans ce commerce misérable parce qu'elles répondent mieux aux demandes du voyeur commun qui se retrouve plus facilement dans un Aznavour que près d'une Garbo. Au fait, sans voyeur, pas d'idoles.Ce n'est pas la plastique qui fait l'idole mais le potentiel de désirs, d'inventions larvées au fond des lits songeurs, c'est l'œil qui fabrique l'image. Une idole mal rasée, les yeux cernés, offerte comme sur une descente de lit, est aussi efficiente que Mme Bardot tirée à quatre caméras. Ce n'est donc plus tant la beauté qui compte mais une certaine présence contrôlée par une firme de disques, un éditeur de livres, un cartel de publicité. Supprimez le tireur de ficelles : plus d'idole, rien. Pour être une idole il faut, d'une façon ou d'une autre, être dans le champ, sur les murs, il faut se donner. La prostitution ça n'est pas seulement vendre son corps, c'est d'abord le proposer. Le tic de langage qui se traduit par le mot pin up est intéressant à tous égards. On dit d'une fille bien balancée que c'est une pin up, alors qu'on devrait dire plus précisément : c'est une épinglée. le critère de l'idolâtrie c'est l'épingle. Trois phases : l'offertoire, la torture, l'exposition. L'offertoire sur la scène, à l'écran de télévision, dans les colonnes de "France-Dimanche". Comme à la foire, on palpe, on discute, on prend. La torture cela se passe après, quelquefois dans la rue - l'idole est objet public, comme certaines filles - c'est le regard possessif, l'œil du maquignon. La torture est consommée, vite, par l'autographe, ce don de l'écriture à défaut d'autre chose. L'exposition, enfin, sur le mur de la chambre, l'épingle qui tue l'idole. On a l'icône qu'on peut.Juste le temps de se mettre un peu dans le sens de l'histoire, et voilà qui surgit du plus profond de notre condition, un catalogue d'idoles où les dieux le disputent aux ténors de la politique ou de la cléricature. Si Johnny Hallyday était prêtre, que d'encens dans les maisons les plus pasteurisées, que de messes, que de prières, que d'indulgences n'inventerait-on pas pour faire d'un chanteur de music-hall un nouveau Bouddha, un Jésus aux bottes de cow-boy.J'ai le temps nécessaire, juste le temps de rentrer ma prière au fond de ma gorge et d'aller me gargarisant de blasphèmes. Rien ne vaut rien. Aucun homme ne vaut aucune peine. La prière, qu'elle monte d'un matin froid, dans une église banale, ou qu'elle exsude d'une machine à musique est une horreur d'indigence. De Gaulle, Paul VI, Einstein, Sartre, Vartan, Brassens, Jazy... qu'est-ce que cela veut dire ? Sartre dit que la littérature vacille devant un homme qui a faim. Mais tout vacille, même devant l'homme repu. Alors ? Alors, crachons sur les idoles, de toutes façons. J'enrage à la pensée d'imaginer un homme se prosternant. Je me prosterne devant l'amour, tout juste. J'aime sans plier jamais. On parle aujourd'hui des "idoles" comme s'il s'agissait de calmants, d'excitants, de "gadgets" de parapluies, de remèdes enfin contre l'ennui, les maux de dents, les allocations familiales... Ca ne va pas ? Achetez-moi donc l'idole du jour, de l'heure, le dernier disque de Machin, et tout ira bien. Ecoutez Europe 1 et vous saurez tout de cette nouvelle sociologie de l'adoration. Dans un café, à Lyon, la fille de la maison me dit sans rire : "Mon Johnny". C'est ici que je touche à la seule vérité de l'idolâtrie contemporaine...D'accord, je prends votre idole, je vous l'achète, mais il faut qu'elle soit à moi, totalement, pas le disque, mais la personne, la chose vivante que vous m'avez proposée et vendue toute gravée dans la cire. Il faut que je couche avec. C'est mon, c'est ma. Je n'ai pas d'autel chez moi, alors, vous permettez ? La photo et le transfert y suppléeront. Demain, je changerai. Tiens, Zitrone ! Pourquoi pas ? Zitrone - Zeus...Les idoles ne crèvent pas, on en change. Il est significatif que notre époque soit une époque de "mots". Le mot est devenu la clef de notre décrépitude, de nos angoisses, de notre soumission au roi, au chef, à l'État. Le mot idole a été réinventé par les marchands. Il est repris à son compte par l'État. Regardez la télévision : les idoles font passer le temps et les mauvaises nouvelles. L'idole meuble l'horaire quand il manque de fait divers. Du temps de Rudolf Valentino, on ne parlait pas d'idole. Le fait passa comme la gale. Aujourd'hui on ne se suicide plus pour un Rudolf. L'idole est la dépendance d'un érotisme à papier d'emballage. Cette fille de Lyon qui me parlait de son Johnny, qui sait, la nuit venue, ce qu'elle fait de son autographe épinglé ? Elle se signe, probablement.La télévision est une mangeuse d'idoles. Une mante. Passez à l'écran, sortez dans la rue : on vous demandera de signer, signer... Les hommes doivent être bien malheureux qui s'en vont chercher l'icône jusqu'aux cabinets. Cabinet en vérité que cette télévision qui entre chez vous à l'heure dite, qui vous mange l'œil comme le serpent mange l'œil de l'oiseau. Ce sont tout de même ces "images"qui font la pluie, le beau temps et les ventes dans les kiosques. Quand il m'arrive de passer sur le petit écran je ne me dissocie pas de ces guignols. J'en suis un moi aussi.Au dehors, quand je "signe", je m'arrange toujours pour supprimer le piédestal.Je suis horrifié par les yeux en quête de chair divine. Je laisse ça à l'eucharistie. Je suis un homme comme vous, jeune homme !C'est parce qu'il y a des images qu'on vous envoie dans l'œil à l'aide de cet autel électronique appelé télévision, c'est pour cela et par cela qu'il y a et qu'on vous vend ce qu'on a convenu de nommer les idoles. Avant cette vente forcée de visages électrifiés, il n'y avait d'idoles que dans les temples.Les idoles qu'on nous propose sont des chagrins d'enfants sculptés par des employés de commerce. Les techniques d'information et de diffusion sont au service du raccourci. Exclusif : Sylvie - Johnny. L'événement : Bardot - Moreau. Élisabeth souffre en silence. Soraya sans Shah... Les idoles se vendent deux francs, chaque semaine. Nous vivons à 200 à l'heure. Nous aimons à 200 à l'heure. Nous mourrons bientôt de même. Une revue comme Janus a éprouvé le besoin de faire une enquête sur les idoles. Fait social ? Non. Fabrique d'images pour yeux inertes. Quant aux yeux forcés, violés, qu'ils se dépêchent de regarder ailleurs. On se laisse prendre à ces serpents de malheur.
Des marchands inventent des besoins en même temps qu'ils les satisfont. Le besoin d'idolâtrie ne va pas sans le disque ou le journal et l'obstacle inclus que l'on doit vaincre. Mettez un leurre dans la cage au rat : le pauvre finira bien par se leurrer et l'œil, objectif, derrière la vitre, s'informera d'une particulière sociologie : le réflexe conditionné... Les idoles n'existent pas, même dans la cage au rat . Les idoles, ce sont les leurres. Passez à côté. J'ai connu, je connais des hommes, des femmes célèbres. J'ai vu Ravel, en 1933, dans une salle de concert, à une répétition d'orchestre et Paul Paray se tournant de temps à autre et lui disant : "Maître.." Je le regardais. Il était petit, tout blanc et ne ressemblait pas à sa musique. J'ai vu, chez lui, en 1948, Fernand Léger devant un tableau d'une cruauté mentale à me faire douter de mes lunettes. Il me demanda ce que j'en pensais. Je reculai d'effroi et de lâcheté. Il est des gens qui mettent Léger dans leur moulin à prières. Pour moi Léger était gros et gentil. Il n'y a pas d'idoles. Non. L'idolâtrie est littéraire ou imbécile.
Il n' y a que des hommes, et encore...
Il y a la vie, et puis la mort.
C'est tout.