lundi 9 mars 2009

PHILOSOPHIE DE LA VIEILLESSE.

Philosophie de la vieillesse
Réflexions sur le temps qui passe

Le temps aux plus belles choses
Se plait à faire un affront
Il saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front
.
disait le vieux Corneille à quelque jeune fille…
Et certes, l’idée la plus spontanée que tout un chacun se fait du temps, est celle d’une puissance universelle, qui sur toutes choses agit : cela s’appelle, en « patois » philosophique, l’efficacité du temps, terme qui indique que le passage du temps sur un être n’est jamais sans effets. Et certes, le temps altère (rend autre), aliène, corrompt, déforme, abîme, use, transforme tout ce sur quoi il passe : toute puissance du temps ! Toute puissance qui se marque certes plus vite sur ce visage-ci que sur ce visage-là, mais se marque cependant sur eux-deux ; toute puissance qui se marque certes plus vite sur la rose que sur l’étoile, mais se marque cependant sur elles-deux. Toute puissance dont témoigne également, et au combien, son irréductible irréversibilité. Même un dieu ne peut pas faire que ce qui a eu lieu n’ait pas eu lieu, disaient les Grecs.
Relativité du temps
Il faut pourtant rappeler avec Bergson que ce temps tout puissant, parfaitement régulier, uniforme, irréversible, homogène, n’est pas le temps tel que les hommes le vivent, et dont ils ont expérience. La distinction bergsonienne du temps mathématique (ou temps des horloges) et du temps psychologique (ou durée) est inoubliable, et explique assez bien pourquoi certaines de nos heures passent vite, et d’autres pas ; pourquoi le temps passe plus vite pour le soignant pressé que pour la personne âgée qui l’attend.
Car si le temps des horloges est homogène, régulier, absolu et uniforme, la durée est en revanche hétérogène, irrégulière, relative
[1] et polymorphe.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne

disait Apollinaire, et ce n’est pas pour rien que l’imaginaire populaire a élu ces vers comme les siens : le passage de l’eau sous le pont est une bonne métaphore du temps. Il faut cependant très vite ajouter que si le temps coule comme la Seine, c’est justement en ceci qu’il ne passe pas comme un fluide régulier : Michel Serres l’a dit dans une belle méditation sur le temps[2], où remarquant que « toute l’eau qui passe au pont Mirabeau n’aboutira point forcément à la Manche, parce que maints petits filets retournent vers Charenton ou vers l’amont », il déduit que le temps ne coule pas mais percole. Le percolateur, comme tout filtre, impose au liquide son hétérogénéité, l’hétérogénéité de ses pores, ce qui signifie que le liquide passe et ne passe pas, coule ici et ne coule pas là : et il en va de même pour le temps.
Le temps passe vite, et la trotteuse semble galoper pour qui se sait en retard ; le temps ne passe plus, et la trotteuse semble aller au pas pour qui attend le train qui ne vient pas… Et de même qui écoute le mouvement lent du Quintette à deux violoncelles de Schubert a l’impression que le temps ne passe plus ; et qui écoute telle ouverture de Rossini, qu’il galope.
Et certes le temps ne passe pas de la même manière pour qui travaille et pour qui ne travaille plus, pour qui attend et pour qui n’attend pas. Or il est certain que l’attente est l’une des données essentielles de la vie de nos personnes âgées. Pas de toutes, certes ! Et il faut dire avec force que nombre de personnes âgées vivent longtemps une vie pleine d’ardeur, de passion ; que vieillir, ce n’est pas que perdre, c’est aussi gagner, par exemple une sagesse, une disponibilité à l’essentiel, une sérénité, un art de vivre que le temps du travail comme temps de l’affairement permettait si peu de pratiquer… Mais ce que vieillir fait gagner est-il assez considéré par notre société ? Les valeurs d’aujourd’hui sont connues : beauté, rapidité, efficacité, utilité, santé
[3]… On sait même des vieillards qui en fin de vie semblent nous crier : « Sacrifiez-moi sur l’autel des valeurs contemporaines ! Je ne sers plus à rien, coûte cher à la sécurité sociale, ne supporte plus ce corps que le temps m’a donné… » Mais combien souvent, sous la demande de mort, se cache en fait une demande d’amour… Et puis il faut rappeler avec force que la perte de certaines facultés[4] n’est pas une perte de dignité, pas plus que la perte de certaines maîtrises[5] n’est une perte d’humanité.
Notre société ne l’a-t-elle cependant pas un peu oublié ? Parce qu’elle a cette fâcheuse tendance à faire de l’activité productive le critère presque unique de la réussite d’une vie, elle est spontanément plus attentive aux pertes qu’aux gains que le vieillissement entraîne.
Le loisir et l’attente
Aussi considère-t-elle ce temps de loisir qu’ouvre la « retraite » comme un succédané : celui qui s’adonne au loisir est pour nous celui qui ne travaille pas ! Et Dieu qu’à cet égard nous sommes loin des Anciens… Pour les Grecs et pour les Romains, travailler était toujours le signe d’une sorte de déchéance, et pérégrins, métèques et esclaves étaient exclus de la citoyenneté du fait même qu’ils travaillaient. Non pas du tout que les citoyens du Monde Antique se fussent enfermés dans la stérile oisiveté de l’ennui ! Ils n’étaient certes pas inactifs ; mais leurs activités étaient considérées comme de nature plus haute que le travail productif, au nombre desquelles on trouvait : le soin de la cité, de la famille, des dieux, la pratique des arts, des sciences et de la philosophie, et encore celle de l’amour. Un mot résumait cela dans chacune des deux langues : skhole en grec, et otium en latin. Termes que l’usage a longtemps traduits par loisir, mais dans lesquels les spécialistes d’aujourd’hui voient plutôt la disponibilité à l’essentiel. Et certes, les loisirs qu’on pratique dans les parcs du même nom relèvent plus de l’art de se détourner
[6] de l’essentiel plutôt que de s’y consacrer, et n’ont que peu de choses à voir avec l’otium antique. Ce dernier était d’ailleurs valeur positive, et de ceux qui n’avaient pas la chance de s’y adonner, les Latins disaient qu’ils étaient des hommes du nec-otium : le négoce (le travail, en général), c’est l’activité de ceux qui ne sont pas disponibles à l’essentiel, de ceux qui ne pratiquent pas le loisir… Pour nous en revanche, le travail est valeur positive, et ceux qui pratiquent un loisir sont ceux qui ne travaillent pas.
Il devient donc urgent de voir dans le temps de la retraite, autre chose qu’un temps vain vainement occupé, mais au contraire le temps où, libéré de l’affairement, l’homme consacre son industrie à ce qui vaut vraiment.
Mais on ne change pas un regard par décret… Et le primat de l’activité productive est tel, qu’il façonne les consciences les plus libres, de sorte que trop nombreux sont encore les personnes âgées qui considèrent la « perte » du travail comme une perte de valeur, la retraite comme un exil, le fait « d’avoir du temps » comme un luxe dont on se passerait bien.
Pouvoir aimer le temps où on a du temps semble alors le fait des plus privilégiés de nos aînés, de ceux que leur richesse personnelle, affective, morale et spirituelle prémunit souverainement des affres de l’attente comme de celles de l’ennui.
Mais trop nombreuses sont les personnes âgées dont le temps est temps de l’attente plutôt que du loisir : attendre le passage du facteur, attendre la visite de la petite fille, ou celle du Docteur, attendre dans la salle d’attente du médecin, attendre le retour de la douleur lancinante, attendre la mort. Le temps des personnes âgées apparaît alors comme une temps suspendu, qui a bien des égards est en décalage avec le temps bousculé de la modernité. Or il est certes possible de jouir de cet temps suspendu, quand on en jouit avec quelqu’un : ce temps suspendu n’est-il pas la condition de ce que Proust appelait le temps retrouvé ? Mais trop souvent seules, les personnes âgées ressentent généralement leur suspension comme une attente, et leur attente comme une souffrance, précisément parce qu’il y a dans l’attente une dimension de passivité, d’ignorance
[7] et d’impuissance[8].
Ce qui caractérise l’attente, c’est ordinairement cette tension vers l’avenir attendu, qui s’accompagne souvent, soit d’une indifférence, soit d’un mépris agacé pour le présent. Comme le dit Nicolas Grimaldi, « l’attente est manière de s’expatrier du présent en le disqualifiant : parce que le propre de l’attente est d’être uniquement attentive à ce qu’elle cherche et jamais à ce qu’elle trouve, parce que le présent est par définition vide de ce qu’on attend, l’attente le considère généralement comme aussi peu que rien. »
[9] Aussi celui qui attend se montre-t-il généralement terriblement injuste à l’endroit du présent ! Parce qu’il sait que ce qu’il cherche ne s’y trouve pas, le présent le plus riche lui apparaît comme la pauvreté même, et le temps qui le sépare de l’arrivée de ce qu’il attend n’a pour lui que la morne et agaçante consistance d’un délai.[10]
« Quoi de neuf aujourd’hui grand-mère ? –Rien… »
Il nous semble donc que ce qui rend le temps de la vieillesse si souvent douloureux, c’est la solitude dans laquelle il est vécu. Que donc d’abord notre société s’oblige à ne pas abandonner ses vieillards ! Que d’abord elle mette en place des moyens à la hauteur de ce vertigineux allongement de la vie que sa technique a permis
[11], et disparaîtraient du même coup nombre des problèmes que pose cette discordance des temps, qui oppose temps des jeunes et temps des vieux. Mais répétons-le, on ne change ni un regard, ni une mentalité par décret. Que faire, dès lors, en attendant ? Que faire, pour vivre pleinement l’automne de nos vies ? Qu’on n’attende pas de la philosophie un remède souverain ! Mais un rappel de ce qu’elle disait de la belle vertu de patience n’est-il pas élégante manière de terminer notre propos sur le temps de la personne âgée ?
Eloge de la patience
La patience n’est pas maîtrise, mais accueil du temps. Elle ne consiste pas à répondre à la puissance du temps par la puissance de la volonté, mais par une volonté de non-puissance. Elle est manière paradoxale d’attendre, manière de prendre plaisir à l’attente. N’est-ce pas en apprenant la patience que le jeune homme devient un bon amant ? Etre patient, c’est savoir attendre, c’est se laisser envahir par le temps de l’autre, c’est donner du temps au temps de l’autre. Et voilà pourquoi elle fut si souvent dite vertu féminine ! Pénélope à sa manière, la femme enceinte à la sienne savent que patience et longueur du temps font plus que force et que rage… Accueil aimant du présent, vertu qui donne au temps sa chance : voilà ce qu’est la patience. Et si l’attente impatiente nous met à distance de nous-même et fait de tout délai une souffrance, la patience attentive nous réconcilie avec nous-même et fait du délai une source de plaisir, et d’approfondissement. Et même le temps passé dans l’attente de la mort peut-être dès lors un temps pleinement vécu !
Mais parce que nous ne saurions exiger de nos personnes âgées qu’elle soient patientes, j’aimerais terminer en invitant notre société affairée à montrer un peu plus d’attention, un peu plus de respect, bref, un peu plus de patience à l’égard du temps de ses aînés.
Oui, nos personnes âgées ont droit à notre patience…
Eric Fiat
(écrire à cet auteur)CommentaireRetour au menu Textes & Articles
[1] Relative à chacun d’entre nous comme à nos états d’âmes.
[2]Cf. Michel Serres, Eclaircissements, Paris, François Bourin, 1992, p. 90.
[3] Laquelle dans notre monde moderne semble avoir pris la place du salut, en raison d’une confusion entre le sain et le saint ; cette confusion, si courante dans le monde antique, est justement ce à quoi le Christ voulut s’opposer, murmurant au malade, au pauvre, au disgracié, qu’il y a des valeurs plus hautes que la santé, la richesse, la beauté.
[4] Car chez l’homme, les facultés importent moins que l’usage qu’on en fait : nous connaissons tous de ces hommes au sommet de leurs moyens, jouissant de toutes leurs facultés, et qui pourtant ne sont certes pas de bons hommes ! Suffisants, arrogants, méprisants…
[5] Particulièrement celle des sphincters…
[6] On reconnaîtra ici le sens pascalien du mot divertissement.
[7] Je ne sais pas combien de temps j’attendrai.
[8] Je n’ai pas la pouvoir de faire que ce que j’attends vienne enfin.
[9] Nicolas Grimaldi, Traité des solitudes, Paris, PUF, coll. « Perspectives critiques », 2003, p. 76.
[10] Nicolas Grimaldi le rappelle avec éloquence, remarquant qu’une maison peut être remplie de livres rares, de tableaux merveilleux, de bouteilles à l’étiquette prometteuse, de meubles de prix, eh bien lorsque ayant tout fouillé les policiers n’ont pas trouvé le document où la pièce espérée, ils déclarent sans sourciller au commissaire qui les attend : « il n’y a rien ».
[11] Mais sans bien savoir qu’en faire…

UNE HEMORRAGIE BOURSIERE SANS FIN.

Une hémorragie boursière sans fin
LE MONDE 07.03.09 17h01 • Mis à jour le 07.03.09 17h01

Les actionnaires d'Eurotunnel sont heureux. Vingt ans après l'inauguration du tunnel sous la Manche, ce qui était un gouffre financier est devenu une petite société rentable. Même dans la crise. Pour la première fois de l'histoire d'Eurotunnel, les centaines de milliers de petits porteurs se sont vu offrir, mercredi 4 mars, un dividende de 4 centimes d'euros.
Les actionnaires d'Eurotunnel font figure de cas isolé. Car à part eux, aucun épargnant dans le monde n'a de raison de se réjouir. Depuis l'été 2008, les marchés plongent. Et en mars, la tendance ne s'inverse toujours pas. Entre le lundi 2 et le vendredi 6 mars, l'indice Dow Jones de la Bourse de New York a ainsi cédé encore 6,17 %. Maintenant sous les 7 000 points, il a retrouvé ses niveaux de 1997.
En Asie, après une baisse de 5,22 %, le Nikkei de la Bourse de Tokyo s'est approché, lui, de ses plus bas niveaux depuis vingt-six ans, tandis qu'en Europe, Paris, Londres et Francfort ont enregistré des baisses de 6,22 %, 7,82 % et 4,61 %.
Pas de quoi se réjouir donc. Mais les Bourses ne font que refléter une situation économique désastreuse. En zone euro, la Banque centrale européenne (BCE) estime que le recul du produit intérieur brut (PIB) atteindra 2,7 %. Les économistes de Merrill Lynch prédisent même un recul de 3,1 %.
Aux Etats-Unis, la situation est encore pire. Là-bas, on parle de moins en moins de récession et de plus en plus de dépression. De fait, selon Goldman Sachs, la contraction du PIB sera de 7 % au premier trimestre et le chômage continue de progresser. Il frappe désormais 8,1 % de la population, du jamais-vu depuis décembre 1983.
Le noeud des problèmes vient de la finance et reste dans ce secteur où, en dépit de plans de soutiens massifs, les choses ne font qu'empirer. L'assureur américain AIG a ainsi annoncé des pertes inouïes de 100 milliards de dollars en 2008 (78,9 milliards d'euros), obligeant un nouveau renflouement du Trésor de 30 milliards de dollars.
Mais s'il est le plus spectaculaire, le cas d'AIG n'est pas une exception. L'assureur britannique Aviva a aussi annoncé des résultats désastreux (885 millions de livres, soit 992 millions d'euros) faisant plonger tout le secteur, y compris Axa.
Du côté des banques, ça ne va guère mieux. Pour le marché, la situation est si compromise que les nationalisations semblent inévitables. Cela devient même une évidence pour l'ex-numéro un mondial, Citigroup. Traduction : la banque sera sans doute sauvée, mais ses actions seront rachetées par l'Etat pour un montant dérisoire. En Bourse, la sanction a été radicale et l'action Citigroup s'échange au prix d'un pain au chocolat, autour de 1 dollar. Une humiliation pour le géant bancaire dont la capitalisation était, avant la crise, parmi les plus importantes au monde.
"Les choses empirent parce qu'il y a un manque de financement pour les banques dans le monde et certains marchés, particulièrement aux Etats-Unis et au Royaume-Uni", a expliqué Michael Geoghegan, le patron de HSBC, en annonçant, lundi, une chute des bénéfices de la banque de 70 % en 2008, ainsi qu'une augmentation de capital géante de 14 milliards d'euros. " Nous n'avons pas touché le fond", a-t-il ajouté.
Le problème est que tant que le secteur financier ne sera pas assaini, l'économie ne pourra pas redémarrer. Si le crédit reste grippé, les entreprises peinent, les investissements freinent et la consommation ralentit. Le secteur automobile est parmi les plus affectés. Et, là encore, c'est un géant américain, General Motors, qui inquiète le plus. Le groupe serait prêt à se placer sous la loi de protection des faillites, évoquant "un doute substantiel sur sa capacité à survivre", dans son rapport annuel remis jeudi aux autorités boursières.
Au-delà de la finance ou de l'automobile, ce sont tous les secteurs de l'économie qui sont affectés. Va-t-on s'en sortir ? Sans doute. Mais quand ? Le marché attend un signal clair pour rebondir. Pour Gilles Moëc, économiste chez Merrill Lynch, ce déclic pourrait surgir d'ici quelques mois, le temps que les actions des banques centrales et des plans de relance des gouvernements commencent à faire sentir leurs effets. "Il faut prendre la mesure des délais", explique-t-il. Reste que l'absence de mesures supplémentaires en Chine désespère les marchés.
Pour l'économiste Steen Jakobsen, en revanche, il ne faut rien attendre de ces plans. "L'Etat résout un problème de dette en rajoutant de la dette. Il faut revoir les manuels d'économie !", estime-t-il. Selon lui, le seul salut peut venir du G20 du 2 avril, avec des mesures fortes et coordonnées des différents Etats. Si l'exercice est réussi, l'indice américain S & P 500 pourrait reprendre 25 %, sinon " ce sera la panique", prédit-il.
Claire Gatinois

http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2009/03/07/une-hemorragie-boursiere-sans-fin_1164899_1101386.html#xtor=AL-32280184

dimanche 8 mars 2009

L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE AU BANC D'ESSAI DU JEU DE GO.

L'intelligence artificielle au banc d'essai du jeu de go.
LE MONDE 06.03.09 15h29 • Mis à jour le 06.03.09 15h29
"Le monde, dit un proverbe chinois, est un jeu de go dont les règles ont été inutilement compliquées." Né dans l'empire du Milieu il y a quelque 4 000 ans, ce jeu est faussement simple : pierre après pierre, posées sur les intersections d'un plateau quadrillé de 19 lignes par 19 colonnes, il consiste à créer des archipels, à les connecter et à les protéger des visées coloniales de l'adversaire.
Le jeu d'échecs, avec ses pièces aux mouvements multiples et variés, peut sembler plus complexe. Il n'en est rien - du moins du point de vue des machines : depuis que Garry Kasparov a dû s'incliner sur l'échiquier devant le programme Deeper Blue, en 1998, le go est, dans l'univers des jeux, l'ultime refuge de l'intelligence humaine, face à la puissance du silicium. Car dans le go, il n'y a pas d'ouvertures codifiées, la valeur d'une pièce donnée n'est pas fixée à l'avance. Et le nombre de combinaisons possibles (10171) dépasse de beaucoup le nombre d'atomes dans l'Univers - et donc les capacités de calcul des ordinateurs.
Mais ces dernières années, ceux-ci ont tout de même progressé à pas de géant. Alors qu'il leur fallait une trentaine de coups de handicap pour rivaliser avec des humains médiocres il y a encore dix ans, il leur suffit désormais de sept pierres d'avance pour battre des grands maîtres : "Lors de l'Open de Taïwan, à la mi-février, notre programme MoGo l'a emporté dans ces conditions face au joueur professionnel taïwanais Zhou Junxun, classé au neuvième dan, le grade le plus élevé de la discipline", se félicite Olivier Teytaud, de l'Institut national de recherche en informatique et automatisme à Saclay (Essonne).
"Cette progression a surpris tout le monde", indique Tristan Cazenave (université Paris-Dauphine), un des pionniers de la programmation du jeu de go en France. La révolution est née de l'importation de techniques de physique statistique dans ce domaine de programmation. Ce système s'appelle le Monte Carlo adaptatif. Il consiste, à partir d'une position donnée, à faire jouer à l'ordinateur le maximum de parties aléatoires, et, dans l'arbre des possibles ainsi engendré, à choisir la solution qui est en moyenne le plus souvent gagnante.
Ce principe, proposé par le physicien en 1993, s'est révélé très fécond, après de multiples raffinements, toujours en cours. Une rivalité sportive oppose notamment MoGo à Crazy Stone, un programme développé par Rémi Coulom, maître de conférence à l'université Lille-III. "Nous publions nos méthodes après les compétitions, où on les met à l'épreuve, raconte-t-il. Mais dans l'ensemble, nos programmes ont tendance à converger."
Ils conservent des points aveugles, par rapport à des positions où l'ordinateur peut croire que ses pierres sont vivantes, alors qu'elles sont mortes (Semeai). Si bien qu'un humain averti peut facilement profiter de ce talon d'Achille. Résoudre le Semeai sera la prochaine étape. Mais aussi appliquer cette forme d'intelligence artificielle à la résolution de processus industriels - assemblage des milliers de pièces d'avion, gestion d'un réseau électrique ou de flottes de bus... Les perspectives sont prometteuses : "Jusqu'ici, les algorithmes Monte Carlo ont toujours conduit à de bonnes surprises", note Tristan Cazenave.
Hervé Morin
Article paru dans l'édition du 07.03.09.

jeudi 5 mars 2009

MARX, PENSEUR DE LA GUADELOUPE.


Karl Marx, penseur de la Guadeloupe.
Par Guillaume Pigeard de Gurbert, professeur de philosophie à Fort-de-France •

Le capitalisme est né aux Antilles et aux Amériques au XVIe siècle.

En 1846 (soit deux ans avant l’abolition de l’esclavage dans les Antilles françaises), Marx pose l’équation entre l’esclavage, la colonisation et le capitalisme : «Sans esclavage, vous n’avez pas de coton ; sans coton vous n’avez pas d’industrie moderne.
C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c’est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie machinelle. Aussi, avant la traite des nègres, les colonies ne donnaient à l’ancien monde que très peu de produits et ne changeaient visiblement pas la face du monde. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance.»

Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que nous soyons, ici, aujourd’hui, aux avant-postes du surdéveloppement du capitalisme. Il se pourrait bien que la révolte sociale qui secoue les Antilles françaises, ces pays pauvres qui survivent à l’ultrapériphérie de la riche Europe, manifeste les premiers tremblements d’un séisme mondial.
Par une politique coloniale puis postcoloniale, le capitalisme s’est répandu plus rapidement et plus efficacement ici qu’en métropole, subordonnant ces territoires à leur centre producteur des marchandises et les réduisant à l’état de simples marchés pour écouler ces dernières. Véritables colonies modernes d’hyperconsommation, omnidépendantes de leur centre de tutelle, ces pays se retrouvent logiquement avec un taux de chômage colossal et, pire encore, livrés à des sous-existences privées de sens.

La destruction concertée du tissu productif local a placé les existences sous un régime de possibles aliénés.
Ajoutez à ce désastre le principe d’irresponsabilité politique, vous avez ces pays exsangues, encayés dans «des jours étrangers» (Cesaire), administrés à l’aveugle et de loin, qui font entendre leur révolte. De la colonisation à la globalisation, ces régions ultrapériphériques ont toujours été assujetties à une économie parallèle qui leur interdit «de croître selon le suc de cette terre» (Césaire, encore). C’est cette «pwofitasyon», cette injustice, qui désigne d’abord en créole un abus de pouvoir, qui n’est plus supportable. C’est contre elle que les peuples de Guadeloupe et de Martinique font lien et front.
C’est indissociablement la violence économique qui est combattue, qui est une force cyclopéenne qui n’a que l’œil du profit privé et à laquelle manque l’œil de l’humain. Cette monstrueuse cécité est une infirmité de naissance du capitalisme, comme le rappelle encore Marx : «La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques qui signalent l’ère capitaliste à son aurore.» L’actuel tiers-monde n’est lui-même pas une entorse extérieure au système capitaliste mais son pur produit, né de «la colonisation de contrées étrangères qui se transforment en greniers de matières premières pour la mère-patrie.»
C’est donc ici que l’aube post-capitaliste se lève, dans la haute nécessité de repenser les conditions d’existence sociales et politiques. Le travail productif comme paradigme de toute activité socialisante s’applique à une part de plus en plus petite d’individus et rejette une masse grandissante de potentialités d’actions non plus seulement dans le non-être intérimaire du chômage mais dans le néant a priori du rebut. Les Indiens caraïbes d’avant la colonisation ne connaissaient que les activités mobiles, créatrices, en un mot ouvertes.

Au point que «les Américains n’auraient importé tant de Noirs que parce qu’ils ne pouvaient pas utiliser les Indiens, qui se laissaient plutôt mourir.» (Deleuze-Guattari). Les colons ne cessent pas pour autant de se plaindre des Noirs : «Ils ne savent pas ce qu’est le travail» (idem). Il faut dire que les Noirs se suicidaient en mangeant de la terre, de la chaux et de la cendre, espérant ainsi retourner chez eux post mortem et échapper ainsi à l’enfer de l’esclavage. Le père Labat, ce Bouvard-et-Pécuchet esclavagiste aux Antilles, appelle cela pudiquement la «mélancolie noire». Aussi bien faut-il inverser le diagnostic actuel qui sanctifie la valeur-travail, et, à partir des sociétés caraïbes, actives sans être laborieuses, concevoir positivement nos nouvelles sociétés.
L’avenir sera-t-il caraïbe ?

Délire ? Jacques Delors (cité par André Gorz) écrivait en 1988 dans La France par l’Europe : «Un homme salarié de vingt ans avait, en 1946, la perspective de passer au travail en moyenne un tiers de sa vie éveillée ; en 1975, un quart ; et aujourd’hui, moins d’un cinquième. Ces fractures récentes mais profondes devraient se prolonger et induire d’autres logiques de production et d’échange.»

Vingt ans après et avec la révolution informatique, c’est encore plus vrai. La crise économique mondiale en cours n’est pas une menace pour le système capitaliste lui-même mais un processus de rationalisation globale en même temps qu’une opportunité d’en accélérer le mouvement. Les faillites en cascade permettent une plus grande concentration des capitaux en même temps qu’un meilleur rendement du capital par une diminution considérable et rapide de la masse salariale. Le point de vue violemment unilatéral du capital sur le système évacue le problème d’une nouvelle socialisation indépendante de la valeur-travail et abandonne les peuples à la misère et à cette colère qui a déjà grondé dans les banlieues de l’hexagone qui sont comme ses colonies de l’intérieur.
En ce début de XXIe siècle, il est grand temps de signer ici, ansanm ansanm ("ensemble, ensemble!"), l’acte de décès de ce système mondial de pwofitasyion né ici.
http://philosophie.blogs.liberation.fr/noudelmann/2009/02/les-carabes-ou.html

mardi 3 mars 2009

S'EXPRIMER LIBREMENT ?


Chronique d'abonnés. Le Monde.
S'exprimer librement ? Comprenez-moi, j'hésite...par Etis 1. 01.03.09.

Quand j'écris, en fait, je n'écris plus, j'hésite...Ainsi, je voulais faire de la liberté d'expression le sujet de cette chronique. Beau sujet, certes, mais risqué. Alors j’hésite…
Pour intéresser le lecteur, il m’aurait fallu prendre des exemples précis dans notre actualité, mais ce sont autant de sujets de polémique. Alors j’hésite… Je peux quand même citer Siné. Ouf ! Il vient juste d'être relaxé et je suis content pour lui. Mais, voyez-vous, s'il faut passer pour s’exprimer librement par où Siné est passé, la case relaxe après la case poursuite, alors, j'hésite…
Si à chaque fois que j’écris ma vérité, je dois me poser la question de savoir si ma phrase est assez bien tournée pour qu’un lecteur, à l'esprit qui ne le serait pas, ne puisse lui faire dire autre chose que ce qu'elle dit et parfois même exactement son contraire, alors, j’hésite… Bien sûr, cette interrogation sur ma manière d’écrire serait utile si elle répondait à une exigence de rigueur littéraire ou philosophique, mais, hélas, elle n’est plus chez moi qu’angoisse procédurière. Comme j’ai l’impression que chaque lecteur va me faire lire par son avocat dans l’espoir du procès qu’il pourra m’intenter, je suis tenté d'écrire avec le code pénal sur les genoux. C’est lourd et compliqué! Je ne peux me résigner à écrire sous contrôle judiciaire. Alors j’hésite…
Autrefois l’écrivain ne craignait qu’un lecteur, le Prince, bon ou méchant. Maintenant, dans notre chère démocratie, c'est l'opinion publique qu’il doit craindre, cette foule de lecteurs anonymes et lecteurs par ouï-dire. Internet et le développement médiatique ont multiplié et élargi considérablement les possibilités d'être mal lu, mal compris. On choisit de moins en moins son lecteur. La toute-puissance de ce lecteur anonyme est devenue exorbitante, sa malfaisance aussi. Je dois faire avec sa bêtise, son inculture, son intolérance, sa mauvaise foi, sa susceptibilité, son émotivité, sa jalousie, son opportunisme financier ou politique (l’opportuniste exploite d’ailleurs à merveille l’intolérant et le bête). Mission impossible !
Si ma vérité déplait, un mot, une virgule, un trait d’humour, une pointe d’ironie, trois points de suspension suffiront pour que se montent des accusations, reprises partout, qui vont plomber mon texte, ma carrière, peut-être ma vie. Je sais même par avance qu’on me cherchera «raciste» si j’ose critiquer telle politique ou «pédophile» si je me permets d'apprécier la manière de tel écrivain. Et comme je sais aussi qu’avec un seul de ces deux termes, aujourd'hui, on peut discréditer, à peu de frais, et presque à coup sûr, n'importe qui, alors, comprenez-moi, j’hésite…
Tenez, aujourd’hui, écrivant tout ceci, je sens que je suis déjà forcément le coupable et que toi, pauvre lecteur, tu es forcément ma victime. Aussi, c’est décidé, prudent, la prochaine fois, je n’hésite pas, je change de camp, je n’écris plus, je lis.