Arnold De Spiegeleer Tsahal's circles of duty.

lundi 14 mars 2011

NUCLEAIRE : L'EXCEPTION FRANCAISE ?

Interview de Bernard Laponche à ecoRev. Octobre 2002.

La construction de l’Etat sous la Ve République fut intiment liée au pouvoir nucléaire. Plus qu’ailleurs en Occident, cette intrication entre un choix énergétique et un système politique a eu des effets durables sur la culture politique française, mais aussi sur l’histoire du mouvement antinucléaire et écologiste. Antinucléaire issu du sérail, Bernard Laponche revient avec nous sur cette histoire singulière et sur l’actualité de la sortie du nucléaire.


EcoRev’ : Comment un polytechnicien comme vous, chercheur du CEA en neutronique des réacteurs, plutôt pronucléaire, est-il devenu partisan d’une sortie du nucléaire ?

Bernard Laponche : La première partie de ma carrière s’est effectivement faite dans le sérail. Je travaille dans les années 1960 à Saclay, dans un service de physique des réacteurs sur la filière "Graphite Gaz". Au delà de l’intérêt de la recherche, à cette époque, ni moi ni mes proches collègues ne nous posions de questions sur la complexité des problèmes de sûreté des réacteurs ou de la gestion des déchets et nous n’avions aucune culture générale en matière d’économie et de politique énergétique.

Mai 1968 a été un premier déclic : je découvre l’engagement syndical. Mais le militantisme au CEA porte alors surtout sur les questions sociales et antiautoriataires (démocratie dans les laboratoires, etc.) et ne remet pas en question l’engagement du CEA dans le nucléaire militaire et encore moins civil. D’ailleurs, jusqu’au début des années 1970, l’électronucléaire jouit d’une image très positive d’usage pacifique de l’atome chez les chercheurs comme dans la société.

Pour moi et pour de nombreux chercheurs du CEA, l’abandon de la filière "Graphite Gaz" en 1969 constitue un deuxième déclic. Cette filière "française" est écartée au profit de réacteurs à eau pressurisée (licence américaine). Ce choix d’un procédé plutôt qu’un autre, apparemment ésotérique et purement technique marque pourtant la prise de conscience de la politisation des choix nucléaires. D’abord car il a pour conséquence un licenciement de 3000 personnes au CEA et suscite bien des oppositions. Ensuite car il amène à poser la question de la sécurité des réacteurs. Une fois la filière "Graphite Gaz" abandonnée, on va voir en effet s’affronter violemment les promoteurs des réacteurs à eau préssurisée (PWR, groupe Schneider) et les tenants des réacteurs à eau bouillante (BWR, groupe CGE). Pour obtenir le marché chacun a porté de féroces attaques sur le procédé adverse en matière de sécurité. La controverse ne mobilise encore que le milieu nucléaire, mais elle est d’une intensité et d’une précision ensuite inégalées.

Un troisième temps est 1973-1974 avec le lancement du plan Messmer d’équipement de la France de 60 réacteurs électronucléaires en 10 ans. J’étais alors devenu permanent à la CFDT et nous nous sommes opposés à ce programme pharaonique. Nous avons alors publié un livre au Seuil, L’Electronuclaire en France. Nous n’étions pas antinucléaire dans l’absolu, mais nous contestions ce rythme effréné de construction et critiquions les prévisions de consommation d’électricité. Pour faire passer le tout nucléaire, EDF prédisait une hausse de 170 à 1000 milliards de kWh entre 1974 et 2000, alors que la consommation réelle en 2000 a été de 470 milliards de kWh. Alors que le plan Messmer ne fut même pas discuté à l’assemblée, nous commencions aussi à poser l’électronucléaire comme un choix de société, devant faire l’objet d’un débat démocratique.

Ensuite il y eu les grèves à la Hague et les grandes mobilisations antinucléaires, notamment contre Superphenix.

E. : Quelles sont selon vous aujourd’hui les raisons d’être antinucléaire ?

B.L. : Pour moi l’argument majeur est celui du risque d’accident. Je ne rejette d’ailleurs pas a priori l’usage du nucléaire si la recherche met un jour au point une technologie entièrement fiable et non dangereuse, tant du point de vue de l’accident que des déchets.

C’est le risque d’accident qui est l’inconvénient rédhibitoire de la technologie nucléaire actuelle. L’outil qui a été mis en place est trop complexe et trop dangereux potentiellement pour cet objectif banal qu’est la production industrielle d’électricité pour lequel les techniques utilisées doivent être robustes, sûres, faiblement polluantes et facilement reproductibles.

E. : On nous dit pourtant que les centrales françaises sont sûres.

B.L. : Je pense qu’il va y avoir un accident grave, il faut le dire. Le risque nucléaire grave est difficile à apprécier concrètement car il est le produit d’un probabilité très faible d’occurrence (mais pas nulle) et d’une grande amplitude des dégâts potentiels. Comme la probabilité est faible et qu’il n’y a pas eu d’accident très grave en France, il est facile de prétendre qu’un tel accident est impossible. On fait comme si toutes les précautions étaient prises pour que la probabilité d’accident soit nulle et c’est l’idée que les promoteurs du nucléaire distillent en direction du public, des media et des politiques. Il n’en est rien et d’ailleurs les probabilités calculées ou estimées sur des bases purement techniques et des hypothèses de "calme" météorologique, politique et international se voient considérablement amplifiées si l’on prend en compte des aggravations de catastrophes climatiques, de graves troubles sociaux ou internationaux, ou l’occurrence d’attentats terroristes. A un mètre d’eau près, la tempête de 1999 et l’inondation de la Garonne pouvaient mener au scénario catastrophe à la centrale du Blayais. Il y a eu suffisamment de défaillances inquiétantes dans le parc électronucléaire depuis le démarrage de Fessenheim en 1978 pour que l’on puisse parfaitement imaginer un accident grave. Outre l’incident du Blayais je ne prendrai que deux événements récents : l’erreur de conception du circuit de refroidissement à l’arrêt des réacteurs du pallier N4 (1998, centrales de Civaux et Chooz) et le blocage possible des vannes des circuits de refroidissement de secours des réacteurs du palier P’4 (2001, centrales de Flamanville, Paluel, Penly). Dans la vallée du Rhône ou à Nogent-sur-Seine (moins de 100 km de Paris) des accidents auraient des conséquences énormes. Je pense qu’il faut arrêter la centrale de Nogent-sur- Seine car un accident, même de gravité moyenne, pourrait entraîner une catastrophe (faudrait-il évacuer la région parisienne ?). En 1998-1999, comme conseiller technique au cabinet de Dominique Voynet, j’ai eu à m’occuper des questions de sûreté nucléaire et j’ai pu mesurer à quel point le débat sur le risque nucléaire est occulté en France. La question se traite uniquement entre techniciens et jamais le problème de l’acceptabilité n’est posé. Nous avons avec Tchernobyl la connaissance concrète de ce que sont les terribles conséquences d’un accident très grave : la question à poser à la collectivité nationale et à ceux qui prétendent la diriger est celle de leur "acceptation" d’un tel risque en France, au nom d’une nécessité énergétique et économique soit disant impérieuse.

E. : La France est le pays au monde qui dépend le plus du nucléaire pour sa production électrique. Y a-t-il une singularité française par rapport à l’énergie nucléaire ?

B.L. : Oui il y a certainement une exception française en matière nucléaire. Des chercheurs suédois avaient noté dans les années 70 que la configuration française ne pouvait se comparer avec aucune démocratie occidentale et s’approchait plutôt de celle de l’Union soviétique. Le nucléaire civil est en France tellement lié au c ?ur du pouvoir d’Etat qu’il n’a pas été remis en question par les évolutions économiques, sociales, ni par les transformations de la demande énergétique. Alors que tous les pays occidentaux ont stoppé ou réduit leur secteur électronucléaire, seule la France campe sur une position héritée d’il y a 30 ans. Même d’un point de vue pro nucléaire, que le nucléaire produise 80% de notre électricité avec une surcapacité de près de 10 réacteurs en France est une aberration qui ne s’explique que par l’existence d’un bloc nucléaire au sommet de l’appareil d’Etat.

Restaurer la puissance française, libérer l’exécutif du législatif et renforcer la centralisation pour confier les rênes de l’Etat aux "techniciens", moderniser la France, c’était le modèle Gaullien. Ce contexte explique l’osmose qui se réalise entre la (re)construction de l’Etat après la seconde guerre mondiale et le nucléaire. D’un côté, le choix du tout nucléaire permettait de construire le type d’Etat technicien qui était alors à l’ordre du jour. En retour cette configuration permettait à des ingénieurs (polytechniciens du corps des mines essentiellement) de valoriser leurs compétences techniques pour accéder au sommet de l’Etat. Cet Etat nucléaire est non seulement une alliance entre technocrates et politiques ’modernisateurs’, mais aussi un compromis social plus large car il crée de l’emploi public dans le secteur nucléaire et obtient l’adhésion du Parti Communiste et de la CGT (les écologistes parlent alors de "gaullo- communisme").

C’est la solidité de ce bloc nucléaire qui fait qu’à la différence des autres pays occidentaux, en France, le mouvement antinucléaire, très puissant entre 1973 et 1977, s’est heurté à un mur de béton. Les recours en justice ont échoué, le pouvoir central contrôlait étroitement les élus locaux tandis que les préfets verrouillaient les débats et dirigeaient la répression policière.

Dans le monde de la recherche, la même centralisation et dépendance vis à vis du pouvoir politique central a fait qu’il était dangereux pour sa carrière de chercheur et pour son laboratoire de critiquer le nucléaire. L’IEJE (Institut économique et juridique de l’énergie de Grenoble) avait édité en 1975 une brochure montrant qu’il existait des alternatives au nucléaire : il l’a chèrement payé par la suite. Dans cette configuration de dépendance de la communauté scientifique, la masse des chercheurs n’a pas brillé par son courage : des scientifiques de la trempe des Sené (fondateurs du GSIEN, cf. article dans ce n°), il n’y en a pas eu beaucoup, à la différence du dynamisme de l’Union of Concerned Scientists aux Etats- Unis. En l’absence de toute petite victoire, le militantisme antinucléaire décline à la fin des années 1970. Nombreux sont ceux qui se découragent.

 : Pourquoi l’ère Mitterrandienne ne permet-elle pas de sortir de ce modèle "gaullo-communiste" en 1981 ?

B.L. : La gauche a développé les énergies renouvelables et la maîtrise de l’énergie (création de l’Agence Française pour la Maîtrise de l’Energie en 1982). Mais il aurait fallu une très forte volonté politique pour reprendre en main la politique énergétique et effectuer la rupture avec le tout nucléaire. C’est vrai que le PS avait fait un pas vers la critique de l’électronucléaire dans la seconde moitié des années 1970. En 1980, ses responsables s’étaient associés à une grande pétition nationale contre le nucléaire et Paul Quilès, qui dirigeait la commission énergie de ce parti, était très ouvert aux alternatives au tout nucléaire. C’est vrai aussi que Mitterrand stoppe la construction de la centrale de Plogoff avant l’été 1981, geste politiquement habile d’ailleurs. Mais les nucléocrates reprennent rapidement la main. Dans l’interrègne entre Giscard et Mitterrand, le ministre de l’Industrie André Giraud signe le lancement des travaux d’extension de La Hague. Pendant l’été, une grande effervescence règne autour de groupes de travail qui planchent sur la politique énergétique et le rapport Hugon qui en résulte est critique sur le tout nucléaire. Mais Quilès ne se voit pas confier le ministère de l’énergie. Dans le même temps, les réseaux X-Mines s’empressent de mettre en avant ceux de leur rangs qui ont des affinités politiques ou personnelles avec les responsables socialistes et envahissent les cabinets ministériels. De plus, idéologiquement la première gauche (avec Mauroy à Matignon, Chevénement à la recherche et plusieurs ministres PC) n’est pas sortie du rapport presque scientiste au progrès qui était le sien et qu’elle partageait avec le gaullisme. Dans une déclaration d’octobre 1981 à l’Assemblée, Mauroy s’aligne sur le tout nucléaire et le groupe socialiste est mis au pas. Du coup le plan de construction de nouvelles centrales nucléaire va se poursuivre après 1981 au rythme prévu (la dernière commande étant Civaux en 1991), et ce malgré l’avis de la Commission du Plan qui recommandait en 1983 de ne plus construire de nouvelles centrales.

En fait, pour ouvrir le jeu, en matière de politique énergétique comme dans d’autres domaines, la première réforme qu’aurait dû mener la gauche en 1981, c’est la suppression des grands corps (Mines, Ponts, Inspection des Finances, etc.). mais il est très difficile de s’attaquer à ce bloc. Le corps des Mines, cela représente environ dix personnes par an, soit un cercle très restreint et soudé de 200 personnes importantes où tout le monde se connaît et circule de la haute administration à l’industrie. Et c’est ce corps qui avait et a la haute main sur la politique énergétique de la France. André Giraud, ministre de l’Industrie sous Giscard, avait été patron du CEA, patron du Corps des Mines, après avoir été le numéro 1 des pétroliers, dans l’administration comme dans l’industrie. Plus récemment Jean Syrota était à la fois patron du corps des Mines au sein de l’administration et président de la COGEMA. On ne retrouve une telle consanguinité systématique, organisée et pérenne, quelle que soit la couleur du gouvernement, dans aucun autre pays occidental. Ainsi les dirigeants français du gaz, insérés dans la même coterie, sont-ils les seuls gaziers du monde à être pro nucléaires !

E. : La période 1997-2002, avec la présence des Verts au gouvernement et l’exemple de la sortie allemande aurait pu constituer une deuxième chance. Pourquoi les résultats sont-ils si maigres ?

B.L. : J’ai été conseiller technique au cabinet de Ministère de l’Environnement sur ces questions en 1998 et 1999. J’ai été alors surpris de constater qu’en vingt ans presque rien n’avait évolué : mêmes réseaux, mêmes arguments, mêmes comportements politiques des responsables socialistes. J’ai un respect énorme pour Dominique Voynet qui a su tenir bon face au lobby pro nucléaire et à un ministère de l’Industrie hyper pro nucléaire. Les Verts ont obtenu l’arrêt de Superphénix, nécessité économique à laquelle les responsables d’EDF s’étaient discrètement ralliés et geste politique équivalent à l’arrêt de Plogoff en 1981. A part ça, tenir bon, c’était une lutte quotidienne pour ne pas céder de terrain, pour contenir la marée face au bloc nucléaire, véritable Etat dans l’Etat. Ce combat quotidien est une guerre de position harassante et inintéressante, car la validité des arguments ne compte pas face à des gens qui n’hésitent pas à mentir et fonctionnent au pur rapport de force bureaucratique. Par exemple, il a fallu batailler pour obtenir de Matignon la commande d’un rapport avec des scénarios énergétiques à l’horizon 2050 (rapport Charpin-Dessus- Pellat), puis pour que les rédacteurs de ce rapport ne soient pas tous pro nucléaires, puis pour que les conclusions du rapport ne soient pas déformées par le ministère de l’Industrie. Paru en 2000, ce rapport montre que la filière "retraitement - recyclage" du combustible (MOX) coûtera, d’ici 2050, 40 milliards de francs pour une efficacité médiocre. Nous n’avions pas le rapport de force pour obtenir l’abandon de la filière MOX mais nous avons obtenu un rapport sérieux qui en montre le peu d’intérêt et infirme les affirmations précédentes du Ministère de l’Industrie et des nucléocrates. Par ailleurs, aidée par le fait qu’EDF n’a pas intérêt à ce projet (car elle a déjà beaucoup trop de centrales nucléaires et qu’un nouvel investissement ne serait absolument pas rentable), D. Voynet a pu bloquer le lancement de l’EPR (European Pressurized water Reactor, projet de réacteur nucléaire franco-allemand) en mettant sa démission en balance. Une menace que l’on ne peut malheureusement pas sortir tous les jours.
Post Scriptum :Entretien réalisé par Christophe Bonneuil et Marc Roberthttp://ecorev.org/spip.php?article88

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